L'envers
des corps
comment le haut niveau détraque les sportifs

“J’aurai mal toute ma vie.” Seize ans de foot pro, 11 clubs et 258 buts, une carrière hors du commun. Mais une carrière au cours de laquelle Djibril Cissé aura soumis son corps à rude épreuve. Durant cette dernière saison, il confiait en octobre à l’émission Sport Confidentiel sur L’Equipe 21 que sa récente blessure à la hanche l’avait fait douter. Pendant quinze jours, le buteur de 33 ans ne s’est pas présenté à l’entraînement. Vaincu par son propre corps, pensant à la retraite.

Il faut dire que sa blessure à la hanche fait suite à une ribambelle de pépins physiques, du plus bénin au plus effroyable. Ceux-ci ont presque transformé son corps en objet d’étude médicale de l’impact du sport de haut niveau sur un être humain.

Tout le monde se souvient de ce match de juin 2006. Un France-Chine amical : Djibril Cissé est à deux jours de s’envoler pour sa première Coupe du monde. Le stade Geoffroy-Guichard de Saint-Etienne fait honneur à sa réputation et s’enthousiasme quand Djibril Cissé démarre une accélération sur le couloir droit. L’attaquant est à la lutte avec un joueur chinois. Un coup mal placé du défenseur derrière le mollet, le pied qui se plante dans la pelouse et le tibia-péroné de Cissé se fracture. Net. Même les téléspectateurs derrière leur écran perçoivent le choc. Silence horrifié du public et le visage de Cissé, déformé par la douleur. Recroquevillé, le joueur tient sa jambe droite cassée en deux entre ses mains.

© Elise Dessaux

Moins de deux ans auparavant, c’était sa jambe gauche qui subissait le même sort. Sous les couleurs de Liverpool, lors d’un duel avec le défenseur de Blackburn Jay McEveley, la même double fracture tibia-péroné, la même horreur en direct. De quoi vous dégoûter d’une passion devenue discipline d’auto-démolition. Mais non. Djibril Cissé est toujours revenu, à chaque fois en affrontant les affres de la rééducation, se remettant à fond dans la préparation physique, son corps un peu plus éreinté qu’avant.

Meilleur buteur du championnat français en 2002 et en 2004, Djibril participe au succès de Liverpool en Ligue des champions en 2005. De retour de blessure depuis un mois, il inscrit un des tirs au but victorieux en finale de la compétition. Sa double fracture en 2006 ne l’empêche pas de réaliser un doublé coupe-championnat avec le Panathinaïkos en 2010, avec le titre de meilleur buteur du championnat grec en prime. Entre des buts venus d’ailleurs et des blessures horrifiantes, Djibril Cissé est le joueur-phoenix “qu’on n’enterre pas comme ça”, comme il l’annonce en 2011. Jusqu’à récemment et ce nouveau souci à la hanche.

“Tous les grands spécialistes m’ont dit que c’était dangereux de continuer comme ça”, reconnaissait Cissé dans l’entretien pour Sport Confidentiel. “Sur une saison je peux serrer les dents, mais sur deux ou trois c’est pas jouable.” Serrer les dents, car finalement, plus forte que ses douleurs aux adducteurs et aux fessiers, il y a sa volonté d’atteindre l’objectif qu’il s’était fixé : marquer cent buts en Ligue 1. Pour quatre buts encore à inscrire, il peut bien nier la douleur. Tant pis pour le physique, tant qu’il y a l’ivresse de la victoire.

“Tous les grands spécialistes
m’ont dit que c’était
dangereux de continuer
comme ça.”

Le corps meurtri de Djibril Cissé n’est en effet pas un cas isolé. Combien de sportifs sortis lessivés d’une carrière de haut niveau ? De la tenniswoman Marion Bartoli, qui préfère annoncer une retraite anticipée plutôt que de forcer sur son physique, au cycliste Andy Schleck, 29 ans, et un genou qui lui a fait remiser son vélo, ils sont beaucoup à avoir obéi aux signaux que leur envoyaient leurs corps. Ou à payer cher de ne pas les avoir écoutés assez tôt.

L’attaquant argentin Gabriel Batistuta en a fait l’expérience il y a dix ans : à l’heure de la retraite, à 36 ans, son corps lui faisait souffrir le martyr. Le meilleur buteur de tous les temps de sa sélection ne peut presque plus marcher. “La douleur aux chevilles était insupportable au point que j'ai demandé à mon médecin de me couper la jambe, révèle-t-il en août 2014 sur une chaîne locale. Mon problème, c'est que je n'ai plus ni cartilage, ni tendons.” Ses 86 kilos s'appuient sur les os, d’où une douleur atroce.

“Mon problème,
c'est que je n'ai plus
ni cartilage, ni tendons.
Mes 86 kilos s'appuient
sur les os.”

Pendant ce temps-là, d’autres nient l’idée reçue que, passé 35 ans, leur corps n’est peut-être plus fait pour le sport de haut niveau. Comme Jérôme Fernandez et Thierry Omeyer, presque 40 ans, et toujours une santé qui leur permet d’empiler les trophées dans la vitrine du handball français.

Tout cela grâce à une discipline de fer aussi. La préparation physique a fait des progrès qui ont permis d’arriver à une optimisation presque totale, pour les sportifs soient dans les meilleures conditions possibles dans les stades, les bassins ou sur les tatamis. Nutrition, musculation, temps de récupération : les corps des sportifs sont désormais façonnés comme des machines à remporter des médailles.

A l’INSEP, le centre névralgique du sport français, on étudie les améliorations encore possibles de cette préparation des sportifs. En février 2015, le “Processus d'optimisation de la performance des sportifs de haut niveau “médaillable” en vue des JO de Rio en 2016” a été lancé. Objectif ? Repérer les athlètes au “potentiel or” et les accompagner avec un programme spécifique : innovation technologique, stratégie nutritionnelle, aide méthodologique à la performance, jusqu’aux plus hautes marches du podium. De leur côté, la plupart des clubs de haut niveau se sont équipés de toute une armée de spécialistes qui ne laissent plus de place au hasard dans le développement physique de leurs champions. Le nombre de compétitions augmente mais la performance doit rester régulière.

L’Equipe Explore a mené l’enquête sur cette mécanique du corps, depuis les centres de formation où les jeunes athlètes multiplient les heures d’entraînement, jusqu’aux sportifs retraités arrivés au bout de la piste, parfois éreintés, mais sans rancoeur face à la vie qu’ils se sont choisi. Entretemps, il y a les heures passées à l’entraînement, à tester ses limites, à se renforcer pour devenir le sportif parfait. Il y a les doutes lorsque la blessure remet en question les objectifs de carrière que l’athlète s’était fixés. Mais ces aléas peuvent aussi se transformer en force : nombre de sportifs ont profité de leur reconstruction physique pour revenir plus forts.

Tout au long de leurs années de haut niveau, les champions ont malmené leur corps, l’ont fait souffrir, l’ont transformé, l’ont remis d’aplomb ou l’ont protégé. Parce qu’à la base d’une carrière, il y a toujours la même idée : gagner, peut-être au prix de se cramer. Et ça commence très jeune...

La manufacture
des champions

Le temple des plus grands combattants de France est perdu au milieu du bois de Vincennes. Passé de longues allées d’asphalte, on l’atteint enfin. Un imposant bâtiment de tôles noires, entrecoupé de grandes fenêtres en verre.

A l’intérieur, les murs bleus portent fièrement la gloire des plus grands boxeurs tricolores : Brahim Asloum, Jean-Marc Mormeck, Anne-Sophie Mathis, Alexis Vastine… Tous repérés dans leur club de quartier, entraînés puis petit à petit transformés à l’Insep. Le corps sculpté, au gré des prises et des pertes de kilos qui déterminent la carrière du boxeur. Jugés au fil des années et des compétitions, évalués par le couperet de la balance. C’est ici, au centre Letessier qu’on veille sur les sportifs, comme on guette l’eau sur le feu.

Mi-février, le vestiaire des filles situé au premier étage est désert. Dans la salle de boxe, une grande et longue silhouette brune, écouteurs vissés sur les oreilles, court sur le tapis roulant, le regard fixe et le souffle saccadé.

À 17 ans, Davina Michel est unique dans le monde de la boxe. Avec son mètre 83 et ses 77 kilos, elle possède un “gabarit hors norme”, comme le décrit Pierre Papon, médecin du sport à l’Insep. Difficile de passer à côté d’une telle carrure : “ Son envergure et son agressivité sur le ring nous avaient marqués. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que je laisse passer un gabarit pareil”, se souvient Julien de Santa Barbara, entraîneur national de boxe à l’Insep et dénicheur de talents.

Découverte sur le tard, Davina est aujourd’hui la seule boxeuse junior (catégorie allant de 16 à 18 ans) du centre. Depuis son arrivée à Paris en septembre 2014, le corps de la jeune femme s’est complètement métamorphosé. Pour optimiser ses capacités physiques et préparer la jeune femme à boxer en senior dès 18 ans (l’âge minimum requis pour cette catégorie), le staff du pôle boxe a mis en place un protocole précis. En quelques mois, Davina a pris près de onze kilos pour atteindre la catégorie olympique des 75 kilos, son poids de forme idéal.

Car dans la manufacture des champions, le paramétrage des corps commence très tôt. Formés dans leurs clubs, repérés par leurs fédérations puis sélectionnés par l’Insep, la crème des champions commence sa transformation très tôt. Taille, poids, masse graisseuse et musculaire, tout est scruté afin que les performances à l’âge adulte soient maximisées.

Avant son entrée à l’Insep, Davina pesait 66 kilos. Un poids difficile à tenir pour une adolescente en pleine croissance, déjà bien plus grande que la moyenne des filles de son âge. “ Je faisais super attention à ce que je mangeais. Je me restreignais pour rester dans la catégorie des 60 kilos car je me sentais plus forte comme ça ”, se souvient la jeune fille.

Très vite, les sacrifices payent : “En deux ans de pratique du combat, Davina a compilé championne de l’Union Européenne en catégorie moins de 66 kilos en 2013 et vice-championne du monde en moins de 70 kilos la même année. Elle s’est confrontée aux meilleures boxeuses de la planète et a terminé tous ses matchs par KO ” , raconte Julien de Santa Barbara. A l’été 2014, elle passe à l’échelon supérieur : “ Aux Jeux Olympiques de la jeunesse à Nanjing en Chine elle a fini cinquième mondiale dans sa catégorie. C’est très prometteur. ”

En parallèle, Julien de Santa Barbara prépare donc Davina à changer de catégorie. Passer de 66 à 75 kilos, pour être opérationnelle pour les Jeux Olympiques de 2016 au Brésil. “A force de combattre à 66 kilos, Davina aurait eu des carences. A son âge, on ne peut pas prendre ce risque. Si elle était tombée face à quelqu’un de plus robuste au combat, elle aurait pu avoir des gros traumatismes et être écoeurée. Son avenir d’athlète est dans la catégorie 70 kilos. ” Pendant plus d’un an, Davina suit le plan de bataille d’un diététicien et prend plus de onze kilos. A force d’avaler des plats plus protéinés et plus caloriques, sa carrure se transforme, ses épaules s’élargissent, ses cuisses s’épaississent et petit à petit, sa force augmente.

Une transformation radicale fréquente chez les boxeurs : “ En boxe, les contraintes de régime sont énormes. L’année se divise entre des périodes de sevrage alimentaire à l’approche des compétitions et des périodes de prise de poids ”, décrit Pierre Papon. “ Avec ce rythme, je fais attention aux risques de troubles alimentaires, notamment avec les nouveaux.”

Chaque année, Pierre Papon effectue la même ronde auprès de ses sportifs : “Je fais des bilans de pré-saison, je vérifie les jambes, le cou, pour anticiper les éventuels problèmes à venir liés à la charge d'entraînement.” A ces contrôles réguliers, les boxeurs s’ajoutent des rendez vous obligatoires chez l’ophtalmologiste et chez le psychologue. “ C’est là qu’ils peuvent se confier plus librement, et qu’on peut déceler s’il n’y a pas de signe de dépression” , précise Julien de Santa Barbara.

“Elle s’est confrontée aux meilleures boxeuses de la planète et a terminé tous ses matchs par KO”

Ce suivi obligatoire, est d’autant plus nécessaire pour une discipline qui a souvent pâti d’une mauvaise réputation. Quand les uns défendent un “art noble”, les autres dénoncent la dangerosité des combats. Pourtant en 2014, une étude sur les blessures des boxeurs professionnels aux États-Unis montrait que les blessures graves, comme les traumatismes crâniens, n’étaient pas plus fréquents en boxe que dans tout autre sport de combat ou de contact. Parmi les 192 blessures recensées auprès de 44 boxeurs professionnels, les blessures les plus fréquentes étaient des plaies mineures au visage et les chocs crâniens entraînant des traumatismes graves ont représenté seulement 4,2 % des blessures.

Mais quand on évoque avec Davina l’épisode Holly Holm, boxeuse américaine quadruple championne du monde, brutalement mise KO au Nouveau-Mexique en 2011 par son idole Anne-Sophie Mathis, la maladie de Parkinson de Mohamed Ali ou le célèbre quart d’oreille d’Evander Holyfield arraché par Mike Tyson... Davina hausse les épaules : “ On ne pense pas vraiment à la blessure. Si on a peur on ne peut rien faire.” Le pire pour Davina serait d’avoir le visage déformé ou de perdre par K.O.” Au-delà de la douleur, ça veut dire que tu n’es pas à la hauteur, c’est la honte.”

“Quand je monte sur le ring, je suis comme anesthésiée. Je suis tellement chauffée que je ne pense qu’à taper et à gagner. J’oublie la douleur”
Dépasser la souffrance
c'est le respect
du travail

Encaisser des coups, soigner une arcade fissurée ou un oeil au beurre noir, peu d’ados partagent ce quotidien extrême. Mais dans les couloirs de l’Insep, dans le moindre recoin des salles de sport et des terrains d'entraînement, la douleur est le quotidien de tous les sportifs.

A quelques minutes à pieds du centre Letessier, dans le grand gymnase lumineux de l’Insep on pense surtout “ répétition, souplesse et vitesse”.“ Ce qu’on apprend à nos gym, c’est d’avoir un mental de guerrière. Même blessée tu continues. Tu passes par tellement de sacrifices que même cadavre tu te relèves. Dépasser la souffrance, c’est le respect du travail ”, déclare Nellu Pop, entraîneur national de gymnastique.

Guidées en permanence par ce leitmotiv, Coline Levillard et Marine Boyer, 14 ans, gymnastes de l’équipe France junior (âgées de moins de 16 ans) depuis septembre 2014 s'entraînent sans relâche près de trente heures par semaine Alternant musculation, préparation physique, chorégraphie et répétition cinq jours par semaine. Des charges de travail lourdes sur des petits corps à peine formés et étrangement homogènes : une petite taille, des épaules carrées et des cuisses galbées.

Petite puce, Coline mesure 1m38 pour 34 kilos. Un poids plume parfaitement dessiné : “ Ma mère fait 1m52 et mon père, ancien gymnaste, 1m68 donc je ne serai jamais géante”, explique-t-elle. “ Au début, le médecin voulait me donner des hormones de croissance car il croyait que j’en manquais, mais finalement je n’en ai pas besoin “.

Marine, sa coéquipière, a été blessée pendant un an. Durant ces douze mois d’arrêt, elle voit son corps changer à nouveau mais d’une autre manière : elle a ses premières règles, sa poitrine se développe et elle gagne trois centimètres. “ Ces conséquences sont dues à l’arrêt de l'entraînement intensif. La gymnastique choisit ses élites féminines très jeunes. Bien avant la puberté, le fonctionnement normal du corps de ces jeunes est altéré à cause de l'entraînement intensif et de la lourde charge de travail. Il y a très souvent des retards de croissance, aménorrhée (absence de règle), un développement de la maladie d’Osgood-Schlatter (douleur du genou)...”, explique Joël Poulain, médecin du sport à La Madeleine (Nord).

Au delà de ces douleurs quotidiennes, il y a une chose que Coline et Marine n’aiment pas : leur apparence. A 14 ans, comme pour n’importe quel ado, leurs corps les préoccupent. A midi à la cantine de l’Insep, c’est steak haché et petits pois carottes. “ Quand on me dit que je suis musclée j’ai l’impression que c’est moche, pas féminin”, dit Marine en montrant sa poitrine plate. Mais quand leurs collègues masculins débarquent avec leurs assiettes pleines de frites, les filles n’hésitent pas à se servir par poignées : “Antoine, il a de la chance, il est fin de nature. Il peut manger ce qu’il veut”, lance Coline.

Cette hygiène de vie très stricte, ces contraintes de chaque instant, ont un temps étouffé la carrière de l’une des meilleures gymnastes de France, Youna Dufournet, aujourd’hui âgée de 22 ans. En 2007 au Championnat de France junior, elle finit première au concours général et signe une performance qui lui aurait permis de se classer troisième chez les seniors, à seulement 14 ans.

Des résultats exceptionnels, fruit d’une préparation très intense “J’étais tellement concentrée sur la réussite que je ne me rendais pas compte des risques liés à mes trente heures d'entraînement hebdomadaires. ”


“Quand on me dit que je suis musclée j’ai l’impression que c’est moche, pas féminin”

Quand d’autres vivent leur premier flirt ou sortent en soirée, Youna elle, enchaîne les heures d'entraînement. Sans compter, sans broncher, sans pleurer. “J’étais très forte mentalement, c’est pour ça que mes entraîneurs m’ont autant poussé”, évoque-t-elle. A trop charger le corps de cette petite fille, une première blessure au genou arrive en 2009. “Par la suite, j’ai accumulé fracture de fatigue au poignet, déchirure des ischio jambiers puis une seconde opération du genou. Lorsqu’ils m’ont ouvert le genou, le cartilage était broyé en mille morceaux.” A Avoine (Indre-et-Loire) dans son club natal, personne pourtant ne lui dit de s’arrêter malgré ses appels au secours : “Mes entraîneurs ne voulaient pas croire que j’étais blessée, pour eux c’était impensable de m’arrêter. ”

Impossible pour ses entraîneurs de voir leur meilleure espoir vaciller. Pour eux, sa carrière était déjà toute tracée.

Après insistance et avec l’aide de sa famille, Youna finit par partir en centre de rééducation à Cap Breton : “ Je suivais le programme du centre, mais mon entraîneuse me refaisait faire de la musculation dans ma chambre le soir pour que je guérisse plus vite. Elle ne m’achetait que des fruits pour ne pas grossir, mais j’avais faim, j’étais en pleine croissance et puis… humaine ! ” raconte la jeune femme sept ans plus tard, sans amertume.

“Sauvée” par l’Insep qu’elle intègre à la rentrée suivante, Youna retrouve un nouvel équilibre. Elle s'entraîne désormais dans le cadre du SMR (suivi médical réglementaire), propre à tous les sportifs de haut niveau. Chaque semaine, un médecin contrôle son état de santé et vérifie qu’elle n’a pas de blessure grave. Lors de ses périodes de récupération, Youna est suivie par un kinésithérapeute et a accès libre à une salle de balnéothérapie. Quand c’est la tête qui va moins bien, elle peut consulter librement un psychologue.

Cet encadrement technique et humain n’enlève pas pour autant la pression, l’échec ou les accidents. Alors quand la jeune femme voit débarquer chaque année les nouvelles recrues, elle les prend sous son aile : “ J’essaye de leur dire de faire attention, de se ménager. Mais dans le haut niveau, si tu ne dépasses jamais tes limites, tu ne peux pas faire de résultats.”

Quand ils arrivent à l’Insep, les gymnastes sont très jeunes. Quatorze ans en moyenne pour les filles, quinze pour les garçons. Leur préparation débute pourtant bien avant l’Insep :“Vers 3-4 ans, on regarde leur agilité, leur souplesse et leur attitude”, détaille Christophe Krazmareck, entraîneur au pôle espoir de gymnastique (centre qui regroupe les sportifs espoirs de gymnastique dont le but est d’intégrer un pôle France) de La Madeleine dans le Nord.

Tom Masia fait partie du bataillon recruté en 2012. Il a débuté à 9 ans dans son club de Wasquehal avant d’intégrer le pôle un an plus tard en CM2. Tom a le corps d’un petit homme et un visage d’enfant, les abdominaux dessinés, les épaules larges et les cuisses musclées. Depuis son entrée au pôle à La Madeleine, il garde la même routine, l’école, le bus, la salle de sport plus de vingt heures par semaine. “Le week-end je suis crevé, alors c’est surtout du repos”, conçoit-il.

A 12, 14, 16 ans, hors de question de parler d’échec. Boxeurs, gymnastes, athlètes, judokas… Tous rêvent de ressembler aux légendes qui ornent les murs de leur chambre, de mordre une fois, la médaille olympique dans leur vie. Ils n’ont qu’un seul objectif en tête : intégrer le haut niveau coûte que coûte.

Plus vite,
Plus haut,
Plus fort

“Allez, après le pont vous me faites une pointe.” A 8h30, les cinq rameuses remontent en flèche la Marne. Têtes hautes, torses bombés, les corps se balancent en cadence, tandis que leurs bras enchaînent implacablement des mouvements de piston. Leurs larges épaules accompagnent avec autorité les rames qui arrachent des gerbes d’eau à intervalles réguliers. Pendant 10 km les avironneuses de l'équipe de France Élite vont rechercher le coup de rame parfait sous les consignes de leur coach Christine Gossé.

Pour mesurer leur performance, le regard de Christine, ancienne championne olympique, ne suffit plus aujourd’hui. Les filles sortent souvent équipées d’un cardiofréquencemètre et d’un GPS pour analyser leur performance. Elles subissent aussi des contrôles d’acide lactique, une toxine sécrétée lors d’un effort intense. “Quand on s’entraîne douze fois par semaine, on a le droit à aucune erreur d’appréciation. Cela pourrait nuire à la performance”, énonce simplement Hugo Maciejewski, chargé de la mission d’aide à la performance de la Fédération Française d’Aviron. Dans un sport où 80% de la masse musculaire est sollicitée en permanence, la condition physique des athlètes ne peut qu’être surveillée de près.

L’aviron exige une force et une endurance à toute épreuve pour pouvoir propulser le plus vite possible les 14 kilos de leurs embarcations. Les filles passent donc plus de vingt heures par semaine à sculpter leurs corps pour en faire des cylindrées de compétition. Aux six entraînements hebdomadaires sur l’eau s’ajoutent des séances quasi quotidiennes de musculation.

Les rameuses de l’équipe élite s’arrachent dans un circuit-training d’une dizaine d’ateliers et peuvent soulever jusqu’à 42 tonnes de fonte. “Quand on fait 50 squats avec 40 kilos sur le dos, ça commence à piquer !”, admet Alice Mayne, membre de l’équipe, le sourire aux lèvres.

Mais pour cette rameuse qui a rejoint l’équipe nationale il y a 5 ans, mettre son corps au supplice est devenu un gage de performance. Malgré une lombalgie chronique cette année, la jeune fille n’a jamais arrêté de s'entraîner.

“QUAND ON PREND UN MEC DE 115 KILOS DANS LA TRONCHE, ÇA ESQUINTE”

Dans l’élite de l’aviron plus qu’ailleurs, la culture de l’effort et de la souffrance est profondément ancrée. Le haut niveau exige déjà une vie ascétique consacrée à la performance. Et quand il est désormais impossible de s'entraîner plus, il faut apprendre à s'entraîner mieux. Pour les sportifs du XXIe siècle, “optimisation” est devenu le mot d’ordre pour pouvoir performer.

Sur le terrain de l’US Dunkerque, les champions de France de handball se livrent à un exercice attaque - défense pour préparer leur huitième de finale de coupe de France face à Montpellier. Un simple entraînement qui n’empêche pas les joueurs d’enchaîner les sprints d’un bout à l’autre des 40 mètres du terrain, ou de s’entrechoquer lorsqu’un tireur arme son bras, avant de chuter à terre. Ce n’est pas un jour de match, mais ces compétiteurs multiplient les efforts tout le long de la séance, s’encouragent et s’accrochent parfois après un but encaissé.

Un entraînement ordinaire pour les Nordistes qui côtoient l’élite du hand européen depuis plusieurs saisons. Les champions de France 2014 passent une quinzaine d’heures par semaine à travailler les techniques de jeu, mais aussi à s’affûter physiquement pour tenir toute la saison.

“Quand on prend un mec de 115 kilos dans la tronche, ça esquinte. On essaye de protéger les joueurs, de mieux les préparer”, explique Arnaud Calbry, directeur sportif de l’USDK. Fini les courses de fonds pour travailler le cardio, les exercices se font en salle, sur des séances plus courtes de fractionné. Les phases de jeux durent rarement plus d’une minute dans le hand moderne, un laps de temps très court pendant lequel les joueurs aspirent à gagner de plus en plus en intensité. “Ce qui m’intéresse, ce n’est pas un mec qui fera le meilleur temps au 400 mètres, mais plutôt celui qui pourra remonter le plus vite possible les 40 mètres du terrain une centaine de fois par match”, résume l’ancien joueur du club.

L'entraîneur de l’USDK, Patrcik Cazal se félicite de la modernisation de la préparation de ses joueurs. Pour l’ancien international, champion du monde en 1995 et 2001, on ne s'entraîne pas moins, mais mieux qu’auparavant : “A mon époque la préparation physique permettait d’éliminer les plus faibles, on a été à la boucherie pour les autres. Si je demandais à mes joueurs ce qu’on nous faisait faire en musculation ou en course, ils ne tiendraient pas une journée. Ce n’était ni adapté, ni intelligent.”

“On sait que les joueurs sont soumis à une sollicitation qui dépasse la capacité naturelle du corps”, reconnaît Stéphane Lavie, le kiné du club dunkerquois depuis plus de 10 ans. “Il n'y a pas un jour sans alerte : une douleur, un coup... Mais ces gens-là sont des Formules 1 et on doit se débrouiller pour qu’elles roulent.”

Qu’elles roulent vite, et à fréquence régulière. Championnat, Coupe de France, Coupe de la Ligue, Trophée des champions, Coupe d’Europe : l’US Dunkerque connaît une saison 2014-2015 chargée avec souvent trois matchs en huit jours. "On ressent beaucoup plus de douleurs et, notamment en fin de saison, une fatigue de l’organisme qui rend le retour à l'entraînement difficile”, avoue Benjamin Afgour, pivot d’un mètre quatre-vingt-seize et 108 kg.

Les calendriers des sportifs de haut niveau ne cessent de se remplir avec la multiplication des compétitions. Si certaines organisations, comme la Fédération Française de Tennis ont relayé les plaintes des sportifs, l’entrée dans l’ère du professionnalisme et les enjeux économiques internationaux qui entourent le sport moderne exercent souvent une pression trop forte pour espérer un allègement des calendriers.

Face à un tel rythme, les joueurs comme le staff médical sont attentifs au moindre signal de saturation. “ On a eu plein de petits problèmes cette année parce que la saison dernière a été très longue. On a repris après 25 jours de vacances seulement ”, constate Arnaud Calbry.

A chaque entraînement, Patrick Cazal scrute donc le comportement de ses protégés pour vérifier que leur état de forme ne vire pas au “rouge”. Basculer dans le “rouge”, c’est tomber dans le surentraînement. Un épuisement physique et psychologique qui fait chuter la performance alors que la charge d'entraînement ne change pas. Après le claquage, la rupture des ligaments ou la fracture, le surentraînement est devenu la nouvelle hantise des sportifs de haut niveau.

“CES JOUEURS SONT DES FORMULES 1, ON DOIT SE DÉBROUILLER POUR QU’ELLES ROULENT”

Des fautes répétées d’inattention, un joueur trop fréquemment essoufflé, les mains sur les hanches… Arnaud Calbry est attentif à tout indice qui trahirait un cas de surentraînement.

Lorsqu’il suspecte un cas de surentraînement, le directeur sportif de l’USDK applique un protocole très précis. Il s’assure que la fréquence cardiaque du handballeur, au repos et après l’effort, corresponde au standard du haut niveau. Le sportif répond à 54 questions pour vérifier son état de fatigue psychologique. Si les symptômes de surentraînement sont confirmés, le joueur rencontre le médecin qui décide d’une période d’arrêt.

La fédération de handball n’est pas la seule à imposer un contrôle médical strict à ses membres. Depuis 2007, le Code du sport (articles L231-5 à L231-8) soumet toutes les fédérations sportives à la mise en place d’une surveillance médicale pour les licenciés de haut niveau. Un suivi plus ou moins facile selon les moyens financiers des fédérations nationales. Gaël Quérin, vice-champion de France d’heptathlon en 2012, se rend deux fois par an à la clinique Sportiva de Marcq-en-Baroeul pour un bilan de santé totalement pris en charge.

1m82, 82 kg, silhouette calibrée comme un croquis de Vinci, l’athlète aux dents du bonheur semble en parfait “état de marche”. Mais les ratés du moteur ne sont pas toujours visibles de l’extérieur.

Le médecin du sport Geoffrey Wandji l’accueille pour un check-up complet sur cette plate-forme nordiste flambant neuve de 500 m², entièrement dédiée à l’entretien du corps du sportif. Ici, cardiologues, préparateurs physiques, nutritionnistes, podologues ou encore kinés polissent l’outil de travail de l’athlète avec des soins de plus en plus individualisés.

Contrôle technique d’un décathlonien

Le temps d’une journée, l’athlète passe de mains en mains entre différents spécialistes. Comme une formule 1 qui passerait au stand, tous les rouages de son corps sont inspectés de près.

Dans le bureau du médecin du sport

CONTROLE TECHNIQUE

Le corps de l’athlète y subit une première série d’examens avec le docteur Wandji.

“Force, endurance, vitesse : un décathlonien doit être bon en tout, donc on regarde tout.”

Sur l’appareil isocinétique

RESISTANCE DES FREINS

Le passage sur l’appareil isocinétique ressemble à une scène de science-fiction. Gaël fait travailler ses membres inférieurs. Dans cet exercice, le muscle s’étire à vif pour maximiser sa résistance à la blessure.

Le sportif, vissé à la machine pilotée par ordinateur, démontre sa puissance musculaire et l’élasticité de ses articulations.

Chez le podologue-posturologue

TEST DES PNEUS

Paul Luce, posturologue, traque les tensions musculaires invisibles.

“La plupart des sportifs qu’on reçoit ne ressentent pas de douleur. Quand t’es jeune, tu compenses.”

Aux prises avec le tapis roulant

CIRCUIT DE VITESSE

Tel un rat de laboratoire, Gaël Quérin s’active sur le tapis roulant du test d’effort, le coeur sur écoute. Pour vérifier l’endurance du moteur du décathlonien, le tapis accélère par pallier à chaque minute jusqu’à une sollicitation extrême.

Dans le box du kiné

ENTRETIEN DE LA CARROSSERIE

François Bouchart, kiné à Sportiva, bichonne quotidiennement des athlètes pour leur permettre de reproduire des performances de haut niveau sans atteindre le point de rupture.

“Je détecte les premières faiblesses musculaires, les traite, et je draine la contracture et les toxines”.

La prévention prend de plus en plus de place pour optimiser la performance. Posturologue, cardiologue ou kiné sont là pour anticiper la blessure, côté corps. Et si dans le monde du sport de haut niveau, les sportifs et leur staff ont longtemps privilégié l’aspect physique, le mental a aussi fait son entrée sur le terrain. Comme le constate chaque jour Nathalie Crépin, psychologue du sport au Creps (Centre régional d’éducation populaire et de sport) de Wattignies (Nord). “Plus on prend de l’âge, plus on va vers le haut niveau, et plus le sportif expérimenté va développer des capacités mentales qui permettent de mieux surmonter douleur et blessure, de récupérer plus vite.”

Les sportifs de haut niveau listés par les fédérations doivent d’ailleurs passer sans faute des bilans psychologiques. Deux par an pour les mineurs, un pour les majeurs. Un arrêté de 2004 a rendu cet examen obligatoire. Un soutien nécessaire pour la praticienne, également préparatrice mentale, pour qui “on demande aux sportifs d’être des machines de guerre.”

Des guerriers, c’est justement ce que recherche Patrick Cazal à l’USDK. Si le coach des champions de France de hand a fait évoluer la préparation de ses joueurs, il souligne l’importance de soumettre son groupe à une séance de préparation très dure, pour voir ce qu’ils ont dans le ventre : “Même si ça ne me rapporte rien pour mon sport, ça va m’apprendre beaucoup sur les joueurs.”

Si l’optimisation de la préparation mentale et physique permet aux sportifs de haut niveau de repousser sans cesse leurs limites, cela ne suffit pas toujours. Il arrive aussi que la mécanique s’enraye.

“ON DEMANDE AUX SPORTIFS D'ÊTRE DES MACHINES DE GUERRE”

La blessure,
la vraie

Assitan a 19 ans et les genoux en vrac. La jeune basketteuse de Toulouse attend le kiné sur une des tables de massage, le regard dans le vague. Elle a déjà connu deux ruptures des ligaments croisés, une pour chaque jambe. Ses genoux sont marqués de plusieurs cicatrices. “Ça fait bien deux ans qu’elle n’a pas joué”, souffle Thierry Facquez, kiné-en-chef chargé de la rééducation sportive au Centre Jacques Calvé à Berck. C’est là qu’Assitan vient se retaper depuis plusieurs mois, au milieu des sportifs du dimanche qui squattent aussi les appareils de musculation face à la mer du Nord.

En réalité, Assitan Koné a rejoué entre ses deux traversées du désert. Fin 2013, elle se blesse une première fois en équipe de France des moins de 18 ans. Premier voyage à Berck, première rééducation, premier retour à la compétition en mars 2014. Deux mois de reprise, puis c’est le deuxième genou qui flanche. “J’étais dégoûtée…” L’ailière d’1,90m parle d’une voix posée de cet épisode de mai 2014. Le genou qui tourne lors d’un match de fin de saison face à Montpellier, la douleur immédiate, perforante, la sensation d’instabilité de l’articulation, l’épanchement sanguin. La joueuse sort du terrain.

“Je me suis tout de suite dit que je savais ce qui m’attendait.” Elle prend cet arrêt comme un simple délai, un grain de sable dans les rouages. Pourtant, son genou connaît des complications. Et ce qui aurait dû durer de six à huit mois va lui dérober plus d’un an de sa carrière. Après une première opération au printemps dernier, elle a dû en subir une deuxième fin 2014, à cause d’un kyste malvenu. Aujourd’hui, en février, son genou gonfle dès qu’elle force trop dessus. Du coup, elle ne travaille que le haut du corps durant cette rééducation.

Pendant que dans le gymnase résonne “Do you really want to hurt me” de Culture Club, elle teste la puissance de son genou, la jambe harnachée à une machine isocinétique. Ce qui ressemble à un engin de torture est en fait un appareil produisant une résistance après chaque mouvement impulsé par l’athlète. “Si tu pousses super fort, cela va résister aussi fort”, résume Assitan. Un exercice qui lui fait travailler son articulation et permet en même de temps de mesurer sa force actuelle. De quoi jauger le chemin qui lui reste à parcourir avant de retrouver toutes ses capacités.

“On aménage notre temps un peu comme on veut”, confie Assitan. Les journées courent de 9h à 18h, presque des horaires de bureau. Aujourd’hui, Assitan passe entre les mains du kiné le matin, avant une séance de musculation. L’après-midi, elle aura une séance de gym. Le centre Jacques Calvé ressemble parfois à un centre aéré. Surtout qu’elle y retrouve d’autres basketteuses qu’elle a connues dans les équipes de France jeunes. Awa, par exemple, joue au club de Calais. Elle est venue soigner pendant trois semaines une tendinite rotulienne qu’elle traînait depuis longtemps. “J’ai voulu traiter avant que ça lâche.” Son programme de la journée est un peu différent : elle a balnéothérapie à 14h, et commence généralement sa matinée par un footing entre les dunes.

Pendant que les filles se chambrent, Thierry Facquez joue le rôle du moniteur de colo sympa. Le kiné a un CV plutôt bien rempli : il a accompagné l’équipe de France masculine de basket, que ce soient les Rigaudeau & co médaillés d’argent aux JO de 2000, ou Parker et ses potes au Mondial de 2006. Après cela, il s’est occupé exclusivement de l’équipe de France féminine. D’où une réputation qui fait venir la plupart des filles blessées du basket français.

D’autant plus que Thierry Facquez est aux petits soins de ses pensionnaires. “J’essaie de les cocooner un peu. Je vais les chercher au train, je fais leurs lessives…” Le soutien psychologique a aussi son importance : “dans certains clubs, les blessés sont mis à l’écart de la vie du groupe. En venant ici, ils ont un programme, un objectif.”

Éloignée de son équipe pendant plusieurs semaines, Assitan Koné ne coupe pourtant pas totalement avec le basket. Elle s’informe, va voir des matchs à Arras. “Mais à certains moments, c’est dur. Quand tu joues au basket “H24”, au bout d’un certain temps, il y a un manque.” Elle tâte encore de la balle orange, quelques paniers avec les autres filles, après la rééduc.

“Quand tu es arrêté,
au bout d'un moment
il y a un manque.”

Le lendemain, Assitan a rendez-vous avec le médecin pour une ponction. Si son genou réagit bien, elle pourra commencer la rééducation pure et dure. C’est sa quatrième semaine à Berck. “Mon objectif, c’est de revenir pour juin, et de pouvoir préparer les championnats d’Europe avec l’équipe de France espoirs.” Thierry Facquez, par ailleurs kiné de l’équipe de France féminine, se montre plus prudent : “On va déjà la remettre sur pied pour la saison prochaine.” Mais Assitan devrait pouvoir reprendre sans problème le cours de sa carrière selon lui. “J’ai suffisamment d’exemples pour prouver qu’il y a moyen de bien revenir après ce genre de blessures.”

Le sauteur en longueur Kafétien Gomis n’a, lui, jamais été arrêté par ses blessures. Ses gros pépins physiques, il les connaît depuis trois, quatre ans. “Cela fait 15 ans que je saute, mais j’ai commencé à avoir des blessures à 31 ans”, explique-t-il avant sa séance “technique saut” sous les yeux de son entraîneur Renaud Longuèvre. Robert Emmiyan est aussi là. L’actuel recordman d’Europe de saut en longueur – 8,86 m, établi en 1988 sous le drapeau de l’URSS – regarde silencieusement les sauts avant de distiller ses conseils à l’athlète, dans un français teinté d’un épais accent arménien.

Gomis prend son élan, fait quelques foulées en sautillant, puis accélère, impulse sur son pied d’appui, balance son corps élastique avant d’atterrir 6-7 mètres plus loin. L’impact dans le bac à sable est le moment fatidique. C’est là que Kafétien Gomis a failli en février 2011, lors d’un meeting en salle à Stuttgart. Une jambe mal ramenée et la douleur vive qui le perfore derrière la cuisse. Verdict : désinsertion partielle des ischio-jambiers.

“Ça tombait juste avant les championnats d’Europe en salle à Bercy, à la maison. Je ne pouvais pas rater ça. Pendant trois semaines, j’ai tout fait pour être présent.” Balnéothérapie, cryothérapie corps entier, séances de kiné une à deux fois par jour. Il zappe plusieurs rendez-vous de la saison en salle. Le médecin donne son avis : à moins qu’il subisse un second choc au même endroit, Gomis peut sauter à Bercy.

Le 5 mars 2011, “à la maison”, le sauteur joue avec la douleur, s’arrache et finit à 8,01 mètres. Au bout du compte, il ramène la médaille d’argent. Un mal pour un bien. Mais derrière, l’athlète a des complications : une tendinite qui lui pourrira ses sauts pendant deux ans. A chaque fois, Kafétien Gomis s’élance avec sa blessure lancinante bien chevillée derrière la cuisse.

Avec sa kiné attitrée, Anne-Sophie Müller, il travaille à revenir à son meilleur niveau, histoire de pouvoir aller tutoyer à nouveau les 8,24 mètres, son record personnel. ”La relation kiné-athlète fonctionne vraiment comme un duo”, explique-t-elle. ”On les voit tous les jours. On a un contact privilégié par rapport au médecin.” Si le médecin demande par exemple trois mois d’arrêt, le kiné et l’athlète travailleront ensemble pour qu’il n’y en ait que deux.

Soigner sa blessure passe aussi par le cerveau. Lorsque le corps ne suit plus, il faut que le mental reste dans le positif. “En cas d’arrêt à cause d’une blessure, certains athlètes envisagent cela comme un temps de repos bénéfique pour la suite de leur carrière, pour d’autres c’est plus difficile.” Lise Anhoury est psychologue à l’Insep.

Elle voit aussi régulièrement la peur de se reblesser chez certains de ses patients. Ils lui décrivent la situation, comme ce gymnaste qui bloquait à l’heure de reprendre l’entraînement. “Il me racontait : « alors là, je suis sur la poutre et ça ne marche pas. Parce que c’est sur cette poutre là que je me suis blessé la dernière fois. »” Pour éviter cela, la préparation se fait avant le retour. Venir chez le psy fait partie de la rééducation.

Kafétien Gomis a fini de surmonter ses blessures. Malgré un deuxième gros pépin au genou en 2013 aux championnats de France, il croit encore en son corps. “J’ai 35 ans mais mon corps peut encore me porter. 2016, 2017, 2032… Je ne me fixe pas de limites.” Deux semaines après cet entraînement, Kafétien Gomis réalisera un saut à 8,18 mètres lors des championnats de France à Aubières (Auvergne). Rien de moins que la meilleure performance mondiale de l’année, de quoi fermer la parenthèse de plusieurs mois de galère.

Des mois de galère que Marion Rolland - plus de 15 ans en équipe de France de ski alpin - a connu à plusieurs reprises, tout au long d’une carrière émaillée de grosses blessures et de renaissances façon montagnes russes. Cela a commencé dès son plus jeune âge : “Petite, je me suis souvent blessée. La plupart du temps des entorses du genou qui m'arrêtaient un mois et demi max, j'arrivais à finir ma saison.”

Début 2007, la skieuse se blesse gravement au genou pour la première fois : rupture des ligaments croisés du gauche. Le début d’une longue série. “Une grosse gamelle en réception. Du coup, je n’ai même pas entendu le « crac » qu’on entend normalement, comme une corde qui claque dans ton genou. Juste ressenti une sensation d’instabilité.”

Premières grosses douleurs, première opération, première remontée sur les skis six mois plus tard. A son retour en Coupe du monde en février 2008, à Sestrières (Italie), Marion Rolland s’élance en 46ème position… mais se classe onzième de la descente remportée par l’Américaine Lindsey Vonn. Le meilleur résultat de la carrière de la skieuse française à l’époque.

Le répit est de courte durée. Ce même genou gauche cède à nouveau aux Jeux olympiques de Vancouver en 2010. Une blessure qui fait le tour du monde : à peine sortie du portillon, Marion Rolland vacille et chute. Elle s’échoue au bord de la piste. La faute d’appui lui vaut des moqueries, alors qu’au même moment un drame personnel se noue. Le corps de la skieuse lui a fait défaut. “Il n'y a pas eu de choc. Les ligaments ont cassé parce qu'ils devaient casser.”

Là encore, il lui faudra 6 mois pour re-chausser ses skis, après une deuxième opération. Le timing normal, dixit les kinés et médecins qui l’entourent. D’ailleurs, cette rééducation prend des airs de congé sabbatique. “J'ai eu l'impression de m'être mise en pause, c’est tout, avant de repartir sur les mêmes bases. J'avais des douleurs, bien sûr, parce que c'était le même genou, mais j’ai retrouvé mes repères, ma technique et mon niveau d’avant sans trop de mal.”

La preuve : la skieuse grille toutes les autres filles pour son retour à la compétition en décembre 2010, lors du premier entraînement à la descente de la Coupe du monde de ski alpin de Lake Louise (Canada). Elle finira 7ème de l’épreuve de descente qui suit. La saison 2011-2012 marquera aussi ses meilleurs résultats en Coupe du monde.

En février 2013, Marion Rolland rentre dans l’histoire du ski français. 47 ans après Marielle Goitschel, elle devient la deuxième championne du monde française de descente. C’était à Schlamding, en Autriche, au terme d’une course exemplaire de bout en bout. Six mois avant un nouvel accroc dans sa carrière. Cette fois, c’est le genou droit. “ Il n'y avait pas que les ligaments croisés, il y avait aussi une contusion osseuse. Et le ligament latéral interne, plus innervé en nerfs, m’a fait très mal en cassant.” C’est sa blessure la plus douloureuse.

“Mes blessures m'ont
tout le temps aidée
à rebondir,
à me remotiver,
à me poser”

La skieuse des Deux-Alpes au regard bleu glaçon chute en septembre, elle ne reprendra qu’en juillet. “La rééduc a été plus galère, plus dure psychologiquement.“ La douleur la réveille pendant la nuit. Marion Rolland craque. “J’ai mis du temps à retrouver de la confiance dans mon genou, même sans les skis. Rien que de sauter les marches sur un escalier, j’y arrivais à peine.” Cette blessure-là sonne comme un avertissement.

Pendant toute sa carrière pourtant, Marion Rolland, en bonne fonceuse, a préféré considérer ses blessures répétées au genou comme un élément naturel de la vie de champion. “Elles m'ont tout le temps aidée à rebondir, à me re-motiver, à me poser. Tu ne peux plus rien faire, tu dois être patient, tu te poses des questions sur toi, sur ton avenir, ce que tu veux vraiment faire et si t'as envie de continuer.”

A chaque fois, la réponse a été oui. Jusqu’à ce 19 janvier 2015 au super-G de Cortina d’Ampezzo. Jusqu’à ce que son genou droit ne “pète” une fois de plus, privant la championne des prochains mondiaux de ski alpin quand elle avait dû renoncer, l’année d’avant, aux JO de Sotchi. Jusqu’à la blessure de trop.

L’épreuve de sa dernière rééducation, deux fois plus longue que les précédentes, a sans doute ressurgi dans l’esprit de la championne. Ces six mois à avoir mal jour et nuit, à en “baver pour de vrai”. A sentir que c'était “quand même un peu la fin”. Elle n’en voulait plus.

Marion Rolland a donc officialisé son départ en retraite le 24 février 2015, à 32 ans

Où se sont
blessés les sportifs
au JO de 2012.

La Tête4

  • 1Athlétisme
  • 1Basketball
  • 0Boxe
  • 1Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 0Handball
  • 1Judo
  • 0Natation
  • 0Tennis
  • 0Volleyball

L'épaule11

  • 3Athlétisme
  • 0Basketball
  • 0Boxe
  • 1Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 4Handball
  • 2Judo
  • 0Natation
  • 1Tennis
  • 0Volleyball

Le coude16

  • 1Athlétisme
  • 1Basketball
  • 3Boxe
  • 0Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 1Handball
  • 9Judo
  • 1Natation
  • 0Tennis
  • 0Volleyball

La main4

  • 1Athlétisme
  • 0Basketball
  • 1Boxe
  • 0Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 1Handball
  • 1Judo
  • 0Natation
  • 0Tennis
  • 0Volleyball

L'abdomen2

  • 1Athlétisme
  • 0Basketball
  • 0Boxe
  • 0Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 0Handball
  • 0Judo
  • 0Natation
  • 1Tennis
  • 0Volleyball

La cuisse56

  • 36Athlétisme
  • 1Basketball
  • 0Boxe
  • 16Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 2Handball
  • 0Judo
  • 0Natation
  • 0Tennis
  • 1Volleyball

Le genou49

  • 17Athlétisme
  • 5Basketball
  • 0Boxe
  • 13Football
  • 1Gymnastique artistique
  • 6Handball
  • 4Judo
  • 1Natation
  • 0Tennis
  • 2Volleyball

La cheville33

  • 10Athlétisme
  • 1Basketball
  • 0Boxe
  • 13Football
  • 1Gymnastique artistique
  • 3Handball
  • 0Judo
  • 0Natation
  • 2Tennis
  • 3Volleyball

Le tendon d'achille18

  • 15Athlétisme
  • 1Basketball
  • 0Boxe
  • 1Football
  • 0Gymnastique artistique
  • 1Handball
  • 0Judo
  • 0Natation
  • 0Tennis
  • 0Volleyball

La retraite,
Quand le corps
dit stop

Quinze ans de gloire et de souffrance, quinze ans d’exploits et de déconvenues, quinze ans de dépassement et d’intensité. Et puis plus rien, du jour au lendemain. La retraite. Stop, on raccroche les crampons, on range le kimono, on sort du bassin. Les raisons sont diverses, mais c’est souvent le corps qui siffle la fin de la partie.

Le sportif néo-retraité change alors de quotidien. Depuis son adolescence, il était devenu un expert de sa discipline, il avait collectionné les titres et les couvertures de magazines. Il redevient brusquement Monsieur Tout-le-monde. Et le corps va avec. Cet outil de travail, cette machine de guerre, cette Formule 1 scrutée par des spécialistes, façonnée jour après jour, est lui aussi à la retraite. Finies les trente heures de gymnastique et de renforcement par semaine, le sport de retraité se limite désormais à quelques séances de muscu ou de footing.

“Au début c’était sympa de voir mon corps changer, je pouvais enfin mettre des petits tops l’été. Aujourd’hui je cours après mes muscles”. Séverine Vandenhende, 41 ans, a encore la dégaine d’une sportive, plus de dix ans après avoir arrêté sa carrière de judoka. Entre deux conseils à l’équipe féminine junior qui s’entraine dans le dojo de l’Insep, la Nordiste reconnait avoir apprécié le changement, dans un premier temps. Sa silhouette affutée s’est allégée, elle a osé porter des vêtements plus cintrés. C’est après qu’elle a un peu déchanté.

“C’est quand même difficile, parce qu’on a une image précise de son corps, la même depuis tout jeune”, avoue-t-elle. Un corps athlétique, très dessiné, qui indique tout de suite ce qu’elle est : championne de judo, 61 kilos de muscles, entrainés depuis ses 16 ans. Séverine Vandehende a intégré l’Insep à 20 ans, puis l’Equipe de France. Championne du monde en 1997, Olympique à Sydney en 2000. Quelques blessures, quelques retours.

Jusqu’à ça ne déraille complètement. En janvier 2004, la judoka revient de huit mois de rééducation, pour s’être “fait les croisés”. Ce qui devait être une simple séance de rééducation se transforme en entrainement plus sérieux. “J’avais trop envie de refaire du judo.” Quelques enchainements, jusqu’au mouvement qui lui fait plier le genou dans le mauvais sens. “J’ai regardé ma partenaire et je lui ai dit «tu viens de mettre un terme à ma carrière».” Au bruit - “ça a claqué” - elle sait que ses croisés viennent de se rompre à nouveau. La question de la retraite se pose brusquement pour la judoka de 29 ans. Le courage pour la rééducation lui manque, elle qui en sort juste. C’est le moment de passer à autre chose.

Si pour Séverine Vandenhende la blessure a acceléré le questionnement sur la retraite, pour Thomas Bouhail elle a brisé tout rêve de médaille, à 24 ans. Car le jeune prodige de la gymnastique française avait eu une trajectoire exemplaire jusque là : premiers agrès à 6 ans, sport-études à 10 ans puis l’Insep à 15 ans. Il enchaine les titres nationaux et les médailles européennes en sol et en saut de cheval. Quelques blessures, bien sûr, interrompent briévement sa course de champion. Mais Thomas Bouhail est un “gym” qui récupère vite.

“Au début c’était sympa de voir mon corps changer. Aujourd’hui je cours après mes muscles.”

La consécration arrive en 2008 avec l’argent en saut de cheval à Pékin, puis en 2010 avec le titre de champion du monde sur le même agrès. Thomas Bouhail est le premier gymnaste français à l’obtenir. Tous les espoirs lui sont permis, prochaines étapes les JO de Londres puis ceux de Rio.

Mais le 24 décembre 2011, il chute lors d’un entraînement. Lourdement. Pressé peut-être d’aller retrouver sa belle-famille dans le Sud pour les fêtes, il fait un dernier tour sur la barre fixe. Ses mains lâchent. Le champion chute et sa jambe gauche se plie en quatre. “Sur le moment je regarde l’entraîneur et je lui dis «je crois que c’est pas bon signe».” Le rêve olympique ne s’envole pas tout de suite : “Je sais que ça va être dur mais je pense à des gens comme Djibril Cissé : on s’en remet.” Mais des complications post-opératoires le font passer près de l’amputation. Les médecins lui annoncent qu’il finira sa vie en chaise roulante.

Quatre ans plus tard, Thomas Bouhail est de retour à l’Insep, dans le gymnase qui l’a vu éclore. Debout au milieu des jeunes espoirs, il distille ses conseils. Son léger balancement sur sa jambe gauche trahit le calvaire qu’il a enduré. L’ancien champion, à tout juste 28 ans, bouillonne sur le bord du praticable et quand son trop-plein d’énergie le submerge, il se lance dans quelques pompes, histoire d’évacuer.

Thomas Bouhail savait qu’il allait être entraineur une fois à la retraite, mais il se retrouve en avance de quatre ans sur sa vie telle qu’il l’avait imaginé. “C’est une retraite internationale”, précise-t-il. Car le gymnaste compte bien remonter un jour sur des agrés, pour décider lui-même quand il s’arrêtera.

“Je touche du bois pour que ça continue”. A 39 ans, Cédric Barbosa espère, lui, pouvoir encore reporter le moment du choix. Le milieu offensif d’Evian Thonan Gaillard n’a aucune envie d’arrêter, son corps tient la cadence. “Tous les joueurs avec qui j’étais en centre de formation me disent de jouer autant que possible, parce qu’après ça n’est plus pareil.” Le doyen de la Ligue 1 fait peut-être même ses meilleures saisons depuis la montée de son club en première division en 2011, depuis qu’il a passé le cap des 35 ans.

Cette longévité, Cédric Barbosa ne se l’explique pas vraiment. A part peut-être une attention accrue à son corps depuis quelques années. “Je suis plus à l’écoute, je prends le temps de récupérer, de me soigner.” Avec l’âge, les joueurs deviennent les meilleurs spécialistes de leur physique. “On se prépare de manière beaucoup plus professionnelle, on se renforce et on est même de moins en moins blessé”, affirme Jérôme Fernandez, autre extraterrestre du sport français. Pour ses 38 ans, le handballeur s’est offert une neuvième médaille d’or au championnat du monde de Doha au Qatar.

“Faire 30 heures de sport par semaine, ça n’est pas physiologique et ça se paiera à un moment”
Cédric Barbosa, 39 ans,
Evian Thonon Gaillard
Thierry Omeyer, 38 ans,
Équipe de France de Handball
Jérôme Fernandez, 37 ans
Équipe de France de Handball

Sûrement la dernière de ce palmarès incroyable, même si l’actuel capitaine de l’Equipe de France se verrait bien continuer jusqu’aux Jeux Olympiques de Rio, en 2016. “J’ai encore du jus pour aller plus loin encore, mais si le sélectionneur de l’Equipe de France estime qu’il faut passer la main, je laisserais la place aux jeunes.” Il veille aussi à garder une forme physique pour sa “deuxième vie”. Pas question d’être trop entamé, “Fernand” veut être capable de faire du ski avec ses enfants, du sport avec ses amis.

Mais difficile d’évacuer l’impact d’une carrière de haut niveau d’un revers de main. “Faire 30 heures de sport par semaine, ça n’est pas physiologique et ça se paiera à un moment”, assure le professeur Julien Girard, chirurgien orthopédiste et responsable du service de médecine du sport au CHU de Lille. “Une fois à la retraite, on a plus mal que M. Tout-le-monde parce qu'on a soumis notre corps à une intensité pour laquelle nous ne sommes pas faits”, admet Patrick Cazal, ancien handballeur, champion du monde en 1995 et 2001.

La mécanique bien huilée qu’était leur corps s’enraye. “Quand on arrête, si on ne se gaine plus, on prend du poids, on a les genoux qui couinent, le dos qui fait mal, des douleurs dans les articulations dès qu'il y a un changement de température”, énumère celui qui est devenu entraineur de l’US Dunkerque. S’il porte encore bien le survêtement à 44 ans, le Réunionnais, qui se définit comme ayant eu une musculature “explosive”, a fondu. Quand il conseille ses joueurs, il mime parfois une action, mais sans insister : depuis la rupture du tendon de son épaule gauche à 35 ans, qui a mis un terme à sa carrière, il ne peut plus lever son bras pour armer la balle correctement.

Lorsqu’il tâte du ballon le dimanche au CS Bégard (Côtes d’Armor) en district, Charles-Edouard Coridon sent aussi les conséquences de sa carrière de footballeur professionnel. “Ca m’est arrivé d’aller aux urgences après un match, tellement j’avais des douleurs atroces à la jambe.” Les douleurs viennent d’une ancienne fracture du péroné et de la cheville. Une blessure, survenue en 1997 lors d’un match sous les couleurs de Guingamp, sur une faute de Paul Le Guen, et qui le fait encore souffrir, presque vingt ans plus tard. Sa cheville et sa jambe se sont raidies, jusqu’à parfois l’empêcher de dormir.

Aujourd’hui éducateur dans son club d’origine, l’En Avant Guingamp, le Martiniquais de 41 ans peine à tenir quatre-vingt-dix minutes sur le terrain, il n’a plus la condition physique. Trop vite essoufflé, trop vite courbaturé. “J’ai mal partout mais ce sont aussi des douleurs liées au manque d’entrainement et au changement d’hygiène de vie.” La retraite, à 33 ans, a été brutale pour l’ancien joueur du RC Lens et du PSG. Fonte des muscles, prise de poids, il a fait le yoyo un petit moment avant de se stabiliser.

“On est trop chouchouté quand on est joueur professionnel. Quand on arrête, on est livré à nous-mêmes du jour au lendemain, c’est un choc”, reconnaît-il. Il lui a fallu apprendre à gérer son appétit, son exercice physique. Ce ne sera plus que quelques matchs en amateur pour lui désormais.

Il y a aussi cet esprit de la gagne qui empêche les sportifs de se ménager. “Ils ne se protègent pas à long terme, ils sont trop axés sur la prochaine compétition”, résume le Dr Pierre Papon, du pôle boxe de l’Insep. La médecine du sport de haut niveau a aussi sa part de responsabilité. Elle s’intéresse à la performance des champions, un peu moins à leur devenir une fois à la retraite. Le professeur Julien Girard le reconnaît, l’objectif des kinés et des médecins reste que l’athlète brille le temps de son contrat : “On traite uniquement l'épisode aigu et on se fiche un peu du long terme.”

“Quand on arrête,
on a les genoux
qui couinent,
les articulations
qui font mal
à chaque changement
de température”
“À 30 ans
on a l'usure
de quelqu'un
de 60 ans.
On fera pas
de beaux vieux”

La santé post-carrière des athlètes commence à peine à être interrogée. Seuls les sports d’impact sont pour l’instant étudiés. Le football américain chancelle sous le poids des études médicales accusatrices. La mortalité par maladies neuro-dégénératives est trois fois plus élevée pour les joueurs que pour le reste de la population américaine. Et parmi ceux décédés prématurément, entre 80 et 96 % étaient atteints de maladies neurologiques… Mêmes soupçons sur le rugby : la même violence, deux fois plus de matchs par saison que le foot US et des protections qui se limitent souvent à un protège-dents ou à un casque dans le meilleur des cas.

Les anciens champions ne s’inquiètent pas particulièrement des séquelles que peut causer leur carrière. Comme si quinze années de performance valaient plus que les soixante suivantes... Regarder son corps changer, se normaliser, est douloureux, mais avoir les articulations abimées prématurément ne les chagrine pas. “À 35 ans, on est usé comme quelqu'un de 60 ans. On ne fera pas de beaux vieux”, résume Patrick Cazal, sans aucune amertume.

Une médaille olympique ou une coupe du monde valent-elles toute l’arthrose du monde ? Corentin Martins n’est pas loin de l’affirmer : à 45 ans, l’ancien footballeur vient de se faire poser une prothèse de hanche. Au début des années 1990, le Breton était l’un des meilleurs milieux offensifs français. Epargné par les blessures les plus graves, c’est l’arthrose qui l’a conduit sur le billard du professeur Girard en février 2015. Dans sa hanche, des petits bouts de cartilages jouent les trouble-fêtes depuis dix ans ans, depuis le match qui a mis fin à sa carrière en 2004. “C’était contre Gueugnon en D2. J’ai reçu le ballon dos au but, j'ai voulu me retourner mais le joueur adverse a bloqué ma jambe d'appui. À l'intérieur de ma hanche, ça a cassé pas mal de choses.” En cause, une coxarthrose sévère qu’il avait développée bien avant le match. Le médecin est catégorique : fini le foot pour Martins. Le joueur accepte le diagnostic. “J'avais 34 ans. Ma carrière était derrière moi donc je l’ai assez bien pris".

Tout comme il accepte avec sérénité de subir une opération qui concerne davantage les séniors que les quadragénaires. “L’année dernière, sur les 148 000 prothèses de hanches posées en France, les patients avaient en moyenne 75 ans”, rappelle le professeur Girard. L’intensité d’une carrière de haut niveau implique des conséquences sur l’appareil locomoteur, dont l’arthrose, synonyme de vieillesse chez l’individu lambda, mal commun des sportifs trentenaires.

Devenu entraineur puis sélectionneur de l’équipe de Mauritanie, Corentin Martins ne songe pas aux problèmes d’articulations lorsqu’il entraine ses joueurs. “C’est tellement personnel, on ne peut pas savoir quel joueur peut être sujet à ce genre de soucis par la suite.” Et il n’imagine pas ralentir leur carrière sous prétexte de les préserver physiquement : “Quand on est jeune on a plein de rêves. Moi j’ai eu la chance d’en réaliser pas mal, donc si je devais refaire la même carrière, je ne changerais rien.”

Crédits : Axelle Choffat, Adrien Franque, Valentin Graff, Elise Lambert, Geoffroy Lang, Ambre Lefèvre

Graphisme : Grégory Leduc

Intégration : Marius Ghislain