L’ESJ Lille organise un hommage à Maurice Deleforge le samedi 8 décembre à 11h. Une cérémonie qui se déroulera en présence de plusieurs membres de la famille.
Pour une bonne organisation, nous vous remercions de bien vouloir nous faire part de votre présence en remplissant ce formulaire. Cliquez ici pour accéder au formulaire.

Maurice Deleforge

Momo est mort.
Il aurait sans doute apprécié la forme de cette annonce, destinée à lui rendre hommage.
Simple. Factuelle.
Pendant 34 ans, Maurice Deleforge a été directeur des études de l’ESJ Lille.
La barbe blanche, le statut, le verbe haut, c’était « Monsieur Deleforge » pour les étudiants, puis il devenait Maurice ou Momo quelques années plus tard.
Nous sommes nombreux pour qui il a été plus encore.
Le professeur de français, amoureux de la langue a enseigné l’amour des belles lettres, du mot juste, à des générations, à des dizaines de promotions d’étudiants de l’ESJ Lille.
Combien sommes-nous, étudiants, à avoir été repris par un cinglant « Etes-vous certain que cela soit le bon terme ? », « vous n’auriez pas un mot plus juste ? Vous devez donner à voir ! ».
Les étudiants entrés à l’école sans cursus d’études littéraires étaient un peu suspects à ses yeux mais ont tellement appris à ses côtés.
Maurice Deleforge était un incroyable narrateur, une personnalité forte qui pouvait facilement agacer, dont on pouvait aussi tomber sous le charme.
Sa mémoire des promotions « passées entre ses mains » était étonnante, il était capable des années, des décennies après, de vous citer une anecdote, de vous rappeler un camarade de promo et de vous parler de son parcours.
Tous ses souvenirs, glanés au fil des décennies, ces photos, textes et annotations sont confinés dans un ouvrage unique « Réseau Momo » qu’il se faisait une joie de feuilleter avec ceux qui lui rendaient visite au Mont des Cats.
Je ne compte plus les anciens croisés à l’école ou ailleurs qui systématiquement me demandaient : « As-tu des nouvelles de Momo ? ».
La semaine dernière, un confrère, Frédéric, franchissait le seuil de l’école pour la première fois depuis vingt ans, il s’est arrêté devant une salle, a pointé du doigt une porte : « là, c’était le bureau de Momo ». Il y avait du respect, un souvenir ému dans cette phrase.
Maurice avait écrit sur l’école, « L’ESJ Lille racontée par des témoins de sa vie », qui aurait pu s’appeler « Maurice raconte son ESJ ».
Maurice revenait régulièrement à l’école ces dernières années, pour des anniversaires de promotions, des assemblées générales de Réseau ESJ, et aussi plus récemment pour exposer son projet de « dictionnaire amoureux de l’école » qui devait être publié au moment du centenaire de l’école.
Les premières pages de carnet étaient noircies de souvenirs un peu désordonnés, la volonté de faire « bien et beau » encore présente : « Vous croyez que je peux écrire cela ? Je vais retravailler ce passage ! ». L’écriture devenait de moins en moins déchiffrable mais l’amour de son école transpirait encore.
Maurice Deleforge aurait eu 85 ans demain, le 17 octobre.

Nous sommes nombreux à être très émus et tristes aujourd’hui.

Pierre Savary,
Directeur ESJ Lille,
16 octobre 2018.

 

 

Si vous souhaitez partager un souvenir, une photo… vous pouvez envoyer un mail à anne.bouchez@esj-lille.fr.
Nous les publierons sur cette page.

Thierry Dugeon, 62e
Mercredi 15 octobre 1986, 9h30, amphi 2.
Entrée des classes pour la 62e.
Momo : « Il y a parmi vous des têtes d’erreur. »
Ces têtes qui avaient gonflé d’avoir passé avec succès un concours réputé difficile avaient fait pschit dans l’instant.
La voix de stentor ajoutait à l’impression, forte. Mais très vite nous verrions, car il prendrait soin de nous « donner à voir », combien l’exigence était bienveillance.
Merci pour tout Monsieur Deleforge.

Me promenant dans mes archives ESJ, je tombe sur ces deux souvenirs.
L’un dit sa belle et légitime obsession du « donner à voir ».
L’autre pince le coeur ; il sort d’une lettre que Maurice m’avait écrite après m’avoir vu dans le poste parler du mariage de ces bons Kate et William.

Maurice Deleforge

Maurice Deleforge

Pierre Serisier, 64e
Parmi une foule d’autres, deux souvenirs me reviennent.Le 11 novembre 1989, devant le Mur près de Check Point Charlie, Mstislav Rostropovitch s’installe, accorde son violoncelle et joue les Suites de Bach. L’instant est sublime, immobile et suspendu. Il s’achève en nous laissant incrédules et étourdis. Mais le temps est compté. Nous devons quitter Berlin, reprendre la route jusqu’à Lille. Maurice est là au pied de l’autocar, il nous attend. Il nous avait accompagnés à la rencontre de l’Histoire des hommes. Nous sommes rentrés à Lille pour qu’il continue d’écrire celle de l’école.

Paul Defosseux, 53e

Je suis vraiment triste. C’était mon maître formateur et nous avons longtemps correspondu. J’ai lu presque tous ses livres dotés d’une dédicace personnelle. Il m’a même donné l’envie d’intégrer une chorale en 2000 et ne n’ai jamais cessé de chanter depuis après avoir lu son « Il n’est jamais trop tard pour chanter ». Requiem In Pace Momo

Maurice Deleforge

Cyprien Viet, 86e
Maurice n’a jamais été mon professeur, puisque je suis entré à l’ESJ en 2010, bien après son départ en retraite, mais il a été mon ami suite à une interview sur l’évolution du langage journalistique. Il m’avait fasciné par son érudition et son amour de la langue française. Entre 2011 et 2017, je lui ai rendu visite plusieurs fois par an, dans son ermitage de Godewaersvelde puis dans son appartement lillois, où Françoise veillait sur lui avec beaucoup de tendresse. Je me souviendrai longtemps de sa barbe de vieux philosophe grec, de son espièglerie toujours amusante, presque enfantine, de ses reproches affectueux quant à mon manque de ponctualité dans les visites et les réponses au courrier, et aussi de sa soif spirituelle intense qui occupait nos longues conversations. Je suis triste d’apprendre son départ, alors que je m’apprêtais justement à lui écrire une carte d’anniversaire, mais je suis certain que de là-haut il continuera à veiller sur les centaines de journalistes qu’il avait formé avec passion et dévouement. À-Dieu mon cher Maurice!

Isabelle Reffas, 65e
Il n’était pas mon plus grand fan et je le trouvais trop macho. Entre lui le sérieux et moi la féministe en mini-jupe qui préférait écrire sur Depeche Mode ou un street artist (ok Momo, un grapheur) que sur les débats interminables de la CUDL, ce n’était pas gagné.
Mais à ma grande surprise, un jour, il a lu devant toute la classe un de mes articles sur mon grand-père et pendant le stage entre les 2 années il a suivi mes publications dans Nord Eclair (même celle sur Depeche Mode ou mon interview (oui Momo, entretien) avec Jeff Aerosol.
Tout ça pour dire, que sa voix est pour toujours gravée dans mon oreille, ses remontrances me font (parfois, la bataille continue Momo) raturer mes anglicismes, et que la recherche de la substantifique moëlle ne me quitte pas, à mon grand étonnement. Il m’a appris la rigueur et j’espère lui avoir montré qu’on pouvait avoir de la fantaisie et faire ce métier sérieusement. Repose en paix en sachant que ton enseignement continue à nous influencer, à mon corps défendant souvent, mais c ‘est ainsi, 2 ans avec Momo ne se laissent pas oublier comme ça.

Fabienne Cassagne, 62e
Au-delà de son enseignement exigeant, qui nous a tous marqué, je retiens la m&moire prodigieuse ainsi que l’amour et l’intérêt immenses de Momo pour ses anciens élèves. Depuis deux ans, il m’appelait régulièrement pour avoir des nouvelles de l’un d’entre eux, mon mari, tombé gravement malade. Il y a 10 jours, je lui ai raconté le dîner de la 62ème organisé fin juin, et il m’a interrogé sur chacune des personnes présentes. Et tout récemment, il me confiait son émotion lorsque Jérôme Fenoglio, nommé directeur du Monde, l’avait appelé pour l’en informer : on sentait toute la fierté de l’homme qui a semé des graines dans la tête de ses élèves et qui les voit pousser. Nous ne dirigeons pas tous un media, mais Momo était fier de chacun d’entre nous je crois.

Christophe Driancourt, 62e
Fin du discours d’accueil, 62e promotion. Maurice Deleforge ménageant ses effets, s’apprête à terminer son mot de bienvenue. Il retient son souffle, se caresse la barbe puis murmure un grave et émouvant : « Vous savez, je me sens bien avec vous ! ». Clap de fin. Nous sortons de l’amphithéâtre après cet instant solennel. Je croise alors le déjà brillant Stéphane Soumier, 61e promotion, tout sourire et qui était…passé par là, un an auparavant : « Alors, les amis, il est bien avec vous ? ». Ce qui me fait penser à une maxime de La Fontaine que Maurice Deleforge n’aurait probablement pas reniée et qui colle assez bien à notre métier : « La vie est une comédie aux cent actes divers et dont la scène est l’univers. »

Joëlle Jacques, 44e
« Le soleil éclaire la terre ». C’était le mantra de Maurice, notre professeur de français, qui nous tannait pour que nous écrivions avec clarté. J’y pense encore quand je m’embarque dans la rédaction d’un sujet a priori compliqué.
Fin 2017, Maurice m’a téléphoné : « Je veux léguer mes livres de mon vivant. Dis-moi quels sont tes auteurs préférés et si je possède quelques-uns de leurs écrits, je te les enverrai. »
Quelques jours plus tard, dans ma boîte aux lettres, il y avait « Le Royaume » d’Emmanuel Carrère et « Si le soleil ne revenait pas » de Charles-Ferdinand Ramuz. Une petite carte était glissée dans le paquet. Elle disait : « Pas un jour sans une ligne ».
Maurice est parti, sans doute « Labaobou », titre d’une chronique familiale qu’il avait rédigée à la suite d' »Odeur du temps », trois tomes de billets à travers lesquels il s’employait avec talent à « dire des riens » comme « Le Retour du rouge-gorge », « Embrasser l’aube » ou « Je vous salue, jacinthes ».
Pas un jour sans une ligne, disait-il.

Christian Taffin, 50e
Maurice Deleforge au Mont des CatsMon bon maître, cher Momo, vous m’avez accompagné depuis mon entrée à l’ESJ jusqu’à mon pot de départ à la retraite de La Voix du Nord Hazebrouck. Votre ex libiris « transmettre » figure sur les ouvrages que je suis venu chercher voici quelques mois dans votre appartement lillois, à la lisière de La Madeleine. Sentant le poids des ans, vous aviez commencé à disperser votre bibliothèque. Ce fut encore l’occasion de bons moments passés avec vous, comme ceux que nous partagions au mont des Cats. En plus de m’avoir transmis l’amour du bien écrire en français dans le journal, vous m’aviez fait le cadeau immense de votre amitié. Les hasards de la vie nous ont éloignés, puis rapprochés. Nos pas ont foulé les mêmes chemins, du Nord et de Dordogne. Je n’ai pas connu votre première épouse Vivette, qui repose dans le cimetière de Lamonzie Saint-Martin. Je n’ai pu qu’assister à ses funérailles lilloises alors que j’étais étudiant. J’ai eu la chance de croiser plusieurs fois Françoise, votre seconde épouse, et d’apprécier son hospitalité. Chacune de nos rencontres était source de joie et d’enrichissement, de rires aussi en évoquant l’école, ses anciens, le métier…. Fais un bon voyage mon ami qui m’a autorisé à te tutoyer et que j’ai continué à vouvoyer. Aujourd’hui je peux bien te dire que tu me causes beaucoup de peine.
La photo a été prise un soir de lecture des œuvres du maître dans sa demeure Heurtebise sur les pentes du mont des Cats.

Marc Ventouillac (58e)
Maurice DeleforgeMomo…
Il y a tant à dire à son propos.
Cela a commencé le jour de notre entrée à l’ESJ où j’avais été estomaqué par sa façon de nous reconnaître d’entrée les uns ou les autres.
Durant ces deux années, ce fabuleux pédagogue nous a tout appris ou a fait en sorte que nous apprenions tout. Il avait des formules choc qu’il nous entrait dans le crâne. « Rien de ce qui est humain ne nous est étranger », répétait-il souvent citant Térence. Momo, c’était du charisme, une culture hors du commun, une personnalité remarquable. Il disposait d’une autorité naturelle et de sacrés talents d’orateur…
Il en avait fait usage un jour en me restituant un papier intitulé « Vous avez dit commune d’Europe ? ». « Des titres comme ça, Ventouillac, on en trouve dans toutes les poubelles », m’avait-il lancé. Mes amis s’étaient moqués de moi et au cours des jours suivants me faisaient remarquer tel ou tel papier intitulé « vous avez dit… ». Jusqu’au jour où, dans Trimedia, l’un d’eux trouva un de ces titres sous la plume de Maurice Deleforge.
Dans les années qui ont suivi, je suis resté en contact avec lui. Avec Guy Maron, nous sommes allés par deux fois le voir à Godewaersvelde (« Gode », comme il disait). Nous nous écrivions. Son écriture était encore plus difficilement déchiffrable que la mienne. Il m’avait fait l’honneur d’adhérer à réseau ESJ quand j’en suis devenu président et m’a toujours apporté son soutien, comme il l’a toujours fait avec Pierre Savary.
Mais surtout, il aimait plus que tout l’Ecole, notre école, son Ecole. Il se réjouissait chaque année de ces retrouvailles que constituent les anniversaires de promo. Lors de la dernière édition, nous sommes quelques-uns à lui avoir vu verser quelques larmes.
Il m’avait récemment proposé de le tutoyer. Je n’avais pas osé. Il est trop tard désormais.
Merci Momo

Claude Guibal, 70e
Momo est mort…
Pas un article, pas un livre que je n’ai écrit sans penser à lui, son obsession du mot juste, son refus du « un peu », de « espèce de », son goût du son dans les phrases, des mots qui font voyage, qui transportent… (ah les obsèques d’Indira Gandhi)
A l’ESJ un jour où je pétais un câble à cause de Momo, de ses travers et de ses lubies (on était bien avant Google and co, et à cette époque-là, démerde-toi cocotte pour savoir comment ça s’appelle en vrai, un écrou de 12 à tige filetée, là tout de suite, parce que Momo à sa façon veut t’apprendre que toutes les choses ont un nom…) Yves Sécher m’avait dit « là, ça t’emmerde, mais plus tard, tu comprendras… »
J’ai compris, oui. Je comprends encore, tous les jours et chaque fois que j’écris.
Salut Momo, et merci, merci, merci.

Flore Geffroy-Kearley, 64e
Longtemps il m’a impressionnée.
Entre ses « Dès potron-minet » – il m’apprit là une expression qu’à ce jour j’affectionne encore – et ses « Donner à voir », je n’osais piper mot, de crainte que ce dernier ne fût pas suffisamment juste. Momo eut (justement) une émouvante envolée sur Un voyage vers l’Asie, de Jean-Claude Guillebaud. Ce « vers l’Asie » portait en lui, s’émerveillait-il, le mouvement, l’élan, le goût de l’ailleurs et l’envolée du voyage. Le maître bienveillant ancra solidement en moi ce jour-là l’absolue nécessité du bon mot au bon moment.
Ave atque vale.

Fanny et Manu Magdelaine, 70e
« Pas un jour sans une ligne ! »
Cette injonction déclinée vingt fois sur une carte postale en différentes polices de caractère, avec ou sans gras, italique ou pas, comment l’oublier puisque la dite carte est accrochée sur une étagère du bureau ?!
Pas plus tard que la semaine dernière, nous recevions une lettre de lui, écrite – enfin patte(s)demouchée – encore partiellement de sa main (avec une partie tapée : « j’utilise la machine dans un souci de lisibilité »), il nous a tant et tant poussés pour que nous tâchions d’écrire en français dans le journal…
Merci, merci, merci, merci, merci…. X 20

Sylvie Sargueil, JS3
Cette fois-ci la lettre ne vous parviendra pas par la poste, nous n’avons plus le temps. Vous détestiez l’idée même du mail (même rebaptisé courriel).
J’ai savouré vos cours, comme autant de friandises. Vivacité d’esprit, chaleur, humour, humeurs, extravagance, j’étais au spectacle.
Je vous appelais Maurice, vous m’appeliez docteur, en 20 ans de correspondance, de coups de fils, de visites à Lyon, au Mont des Cats vous n’avez jamais dérogé et cela me faisait rire, cette gourmandise que vous aviez à dire « alors cher docteur, comment allez vous ? ». Vous aviez gardé une espièglerie de jeune homme.
J’ai tardé à répondre à votre dernière lettre, j’avais peut-être fini par oublier que vous étiez mortel, pardon. Je garde un petit bout de votre bibliothèque, annoté de cette écriture si particulièrement difficile à déchiffrer. On dit en Afrique « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », ici aussi une certaine tradition écrite se perd, vous étiez le dernier à envoyer de vraies lettres, cachet de la poste faisant foi, vous parliez de lectures d’un autre temps, d’un temps ou on prenait le temps, déjà presque oubliées.
Nous n’avions pas la foi en partage mais, pour vous, je souhaite qu’il ne soit jamais trop tard pour chanter
Je vous garde en tête au quotidien, continuant à chasser le verbe faire et « pas un jour sans une ligne, pas un jour sans une ligne…. »
Au revoir cher Maurice, Reposez en paix

Jean-Louis Gazignaire, 41e
Momo était mon second père spirituel, littéraire et intellectuel. Mais je sais que je ne suis pas son seul orphelin.
Il faut dire aujourd’hui simplement : « il est mort » en écho à son enseignement du langage journalistique : « Quand il pleut, nous disait-il, dites : il pleut ».
Nous échangions beaucoup, par courrier ou au téléphone. L’un de nos derniers rapports épistolaires portait sur la musique de Bach. il me fit ce dernier bonheur de m’écrire : « Je glisse votre lettre dans la chemise intitulée « A emporter au Paradis ».
Sa mémoire prodigieuse lui faisait se souvenir quasiment de chacun de ses étudiants. Et pour ne pas chanter de triste requiem avec tous ceux qui sont légitimement émus par sa disparition, je préfère raconter ici une anecdote illustrant à la fois l’attention qu’il portait à chacun et son sens de l’humour qu’il dévoilait là où on ne l’attendait pas forcément. En 1965 ou 66, dans un « devoir » corrigé par lui, j’avais avancé une preuve de l’existence de Dieu en affirmant qu’un être qui avait permis à l’Homme de créer le mariage sublime du fromage de chèvre avec le saint-nicolas-de-bourgueil était forcément un Dieu réel et omnipotent. Trente ans plus tard, mariant sa fille à Falaise, en Normandie, et sachant que j’habitais dans la région, il m’invita à déjeuner dans la bonne ville de Guillaume le Conquérant. Au restaurant, Momo demanda au garçon : « Avez-vous du fromage de chèvre ? » – « Oui Monsieur. « Alors vous nous donnerez du fromage de chèvre avant le dessert. Avez-vous du saint-nicolas-de-bourgeuil ? » – « Mais certainement, Monsieur » – «  Alors vous nous en donnerez une bouteille » . Et,  plantant ses yeux dans ceux du maître d’hôtel, il ajouta : « C’est pour prouver l’existence de Dieu ! ». Trente ans après, il se souvenait de la facétie d’un de ses étudiants…
Tel était notre Momo. tel était celui qui va manquer cruellement à pas mal d’entre nous.

Olivier Péguy, 71e
Les courriers qu’il m’adressait commençaient invariablement par un fameux « mon cher Péguy ».
Dans cette apostrophe, il y avait évidemment un clin d’œil à Charles. Maurice ne cachait pas son admiration pour l’œuvre, pour la pensée et pour le style de l’écrivain. Péguy, sûrement plus qu’un compagnon de lecture.
Les allusions à mon illustre ancêtre, durant ma scolarité à l’ESJ, ont toujours été discrètes et délicates, sans jamais me mettre en porte-à-faux. Mais je sentais que Maurice portait sur moi, apprenti journaliste, un regard particulier, bienveillant.
Avec 20 ans de recul, je lui sais gré de m’avoir appris tant de choses sur le métier, sur la langue, sur l’écriture. Comme tant d’autres, j’ai cette devise en tête : « Pas un jour sans une ligne ». Tellement péguyste !Je regrette aujourd’hui de ne pas lui avoir adressé davantage de lignes, ces dernières années.
Dans son « mon cher Péguy » épistolaire, Maurice mettait une vraie amitié respectueuse.
C’est ce que je te retourne, « mon cher Deleforge ».

Jean-François Pérès, 68e
Avec ces années qui passent, ces décennies même – bientôt 25 ans que ma promotion a été lâchée dans la nature -, on avait fini par le croire immunisé, notre « Momo ».
Stature digne des grandes heures de la IIIe République, charisme barbu, voix d’opéra, M. Deleforge m’aura avant tout légué son obsession de la justesse dans le choix des mots. Une obsession quotidienne qui au mieux amuse, au pire agace celles et ceux qui m’entourent au quotidien, à commencer par mes enfants.
Un jour lors d’un de nos premiers cours à Gauthier-de-Châtillon, nous cherchions le mot le plus adéquat pour qualifier l’oeil de la poule (la gallinacée). De longues minutes aussi stériles que crispantes (le bougre ne lâcherait pas l’affaire avant que nous ayons trouvé) puis une syllabe que je m’entends encore libérer à la cantonade de façon bien trop sonore, presque étranger à moi-même : « CON ! »
Le visage de « Momo » se fige, quelques rires fusent, une espèce de léger vertige me prend, ai-je dépassé les bornes, vais-je d’entrée me faire tancer ?
« Mais oui Pérès », approuve-t-il finalement avant de répéter, un brin cabot : « L’oeil CON de la poule ! »
Quelques mois plus tard, il utilisera le même vocable à mon encontre après une lamentable reprise de volée ayant fait voler en éclats une fenêtre de la cour intérieure.

Christian Taverne-Grasset, 50e
« Le tiroir de la cuisine. » J’ai malheureusement oublié le pseudo dont usait « Momo » pour parapher sa chronique hebdomadaire dans « La Croix du Nord dimanche » – je vous parle là d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (signé d’un autre amateur de belles-lettres) –, mais peu importe, quel régal distillaient-ils, ces billets ! Je sais pertinemment que je me serais fait taper sur les doigts pour cette phrase ô combien trop longue, au regard du laconique et si efficace « Le soleil éclaire la terre » auquel ma consœur Joëlle Jacques fait référence un peu plus haut ! Mais bon… Exemple didactique à rapprocher de son irrésistible « Il fait beau et moi du vélo », zeugme qui me fait toujours sourire aujourd’hui. Malgré la chape de tristesse qui m’est brutalement tombée dessus.
« Le tiroir de la cuisine », disais-je… De bric et de broc, débordant de bric-à-brac, où se côtoient d’improbables objets, et que j’ai reconnu comme étant le mien dès la première phrase de ce billet ciselé comme une pierre précieuse. Puis ce furent, au fil des lignes, celui de la cuisine maternelle, de la voisine d’à côté, du couple d’en face, de…, de…, de… Eh oui, Momo avait ce rare génie de savoir s’adresser, en toute simplicité, à chacun d’entre nous. Talent, certes, mais surtout travail, travail, travail. Plus un rare sens de la communication. Ce ne sera pas mon camarade de promotion Christian Taffin (voir ci-dessus son fort bel hommage), que Monsieur Maurice Deleforge confondit régulièrement avec moi en raison de notre rapprochement patronymique sur son trombinoscope, qui me contredira. Nous en souriions à l’époque…
Ses irremplaçables leçons, trois ans durant, ont – j’ose le croire – porté leurs fruits. Elles ont en tout cas marqué chaque jour de mes quarante ans de carrière. Et encore aujourd’hui, tiens, rien qu’en rédigeant ici… Merci « Momo ». Merci.

Pascale Desclos, 60e
Cher Maurice,
L’éloge funèbre, c’est pas mon style.
Et vous écrire alors que vous n’êtes plus là,
c’est un peu bêbête et ça vaut plus le coup.
Mais je voulais tout de même vous dire :
dans le genre « prof »,
y ‘en avait pas deux comme vous.
Chaque fois que je barrerai un adjectif en trop,
je continuerai à avoir une pensée pour vous.
Et comme je ne dois pas être seule sur le coup,
ça vous donne un petit supplément de vivant.
PS : Si vous croisez Gainsbarre là-haut,
soyez sympa avec lui,
ne dégainez pas trop vite votre stylo rouge.

Marie- Noëlle CHADES, 46e
On a tous quelque chose en nous de Momo…
Quelle grande famille il laisse derrière lui ! ( merci à l’ Ecole de nous rassembler)
Pour ne pas oublier ses leçons (mais est-ce que ça s’ oublie ??) –de vie et de journalisme-, il nous reste ses livres, à re-déguster sans modération !
Momo ou la gourmandise des mots…
Merci, pour TOUT.

André Janier, 44e
Ancien élève de l’ESJ (mais jamais journaliste !), je conserve un souvenir ému des cours de Maurice Deleforge. Nous perdons avec lui un personnage hors du commun, un peu hors de son temps aussi. Cultivé à l’ancienne, il est toujours resté « classique », amoureux des belles lettres, attaché à la tradition, ouvert sur le monde mais ferme sur les principes. Cinquante ans après, je garde en mémoire deux de ses remarques : « il y a des fois où on doit appeler Paris Paris, d’autres fois où il faut dire capitale de la France » et « si on se prétend journaliste et qu’on passe devant une palissade sans regarder ce qu’il y a derrière, on n’est pas journaliste ». Il nous abandonne, il ne sera jamais remplacé.

Fernand Doyen, 50e
Maurice Deleforge avec Fernand Doyen

Maurice Deleforge avec Fernand Doyen, 50e Maurice Deleforge avec Fernand Doyen, 50e Maurice Deleforge avec Fernand Doyen, 50e Maurice Deleforge avec Fernand Doyen, 50e
Chez lui au Mont des Cats en juin 2012 F. Doyen, Maurice et Marie-Thérèse Colin. Une étonnante collection d’angelots qui veillaient sur Maurice à Godewaersvelde…

Jean-Philippe Gunet, 71e
Il m’a appris à sortir d’une écriture trop scolaire. Il m’a appris à mettre de la passion dans mes papiers. Il n’était pas seulement un professeur de français. Il nous a transmis le goût du journalisme par celui de la langue française. « Voir et donner à voir », nous disait-il. Des années plus tard, j’applique toujours ses conseils. Je suis ravi d’avoir été un de ses élèves.

Christophe Giltay, 60e
Il m’avait repéré… Avant de rejoindre l’école j’avais un peu enseigné le français pendant mes études, on en avait parlé à l’oral du concours. Alors au premier cours il m’a testé :
« – Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. Comme l’écrivait … » « – Boileau monsieur… » « – dans ? » « – euh… » « – l’art d’écrire voyons, au début de l’art poétique, vous devriez le savoir …retenez le ! »
Je ne l’ai jamais oublié. Je cite souvent cette phrase quand j’interviens dans les écoles, et je l’imagine alors souriant dans sa barbe. Adieu Maurice, adieu Maître…Merci !

Régine Autier,
Quelle tristesse
Momo.. tout est dit
Il était mon mentor, pas simplement le directeur des études. 40 ans déjà et toujours présent dans ma vie.
Au revoir.
Respect MAURICE DELEFORGE

MAURICE DELEFORGE

MAURICE DELEFORGE

 

Sylvie KRIER, 60e
Il avait ce geste absolument sublime qui n’appartenait qu’à lui : l’avant-bras droit levé derrière la tête, coude en angle droit, sa main venait agacer quelques poils de barbe à la naissance de la mâchoire gauche…

Yves Murie, 41e
J’ai quitté l’ESJ en 1967 (41ème promotion) et je n’y suis jamais revenu. La vie est ainsi faite. Pourtant lorsque, à la veille de la retraite, j’ai renoué des liens épistolaires avec notre vieux maître des études, Momo se souvenait de moi. Il m’appelait son « cher hallebardier », se souvenant que je tins ce rôle mémorable au sein de la chorale mondaine que les étudiants avaient montée à l’occasion d’un spectacle à Lille, pour le 40ème anniversaire de l’ESJ. Et depuis une bonne quinzaine d’années, le professeur et le hallebardier poursuivaient régulièrement un dialogue amical, entrecoupé de commentaires sur le monde comme il va (plutôt mal), sur nos livres respectifs, et sur la défense de notre langue, si malmenée aujourd’hui. Sur les événements domestiques aussi, heureux ou malheureux : Momo faisait partie de la famille. Même si, ces derniers temps, le déchiffrage de ses courriers, de plus en plus concis, s’assimilait à de la paléographie. Il faut dire qu’avec les années qui passent, notre amitié était vraiment devenue très ancienne ! Adieu Momo, le hallebardier se glisse modestement dans la haie d’honneur qui accompagne ta sortie vers les étoiles.

Wagdi Othman, 58e
Quelle triste nouvelle ! Je m’apprêtais à lui envoyer une carte postale pour son anniversaire après avoir vu l’information dans la lettre de l’association.
La fin d’une époque et le départ d’un homme qui a changé la vie de milliers de jeunes pour en faire des vrais journalistes et pas des propagandistes.
L’homme à la barbe blanche, notre « père Noel », a tiré sa révérence mais il nous laisse un héritage inestimable : « savoir communiquer ».
Merci mon frère.

Myriam Figureau, 59e
Je fais partie de la promotion, qui a connu sa seconde année SANS Maurice Deleforge qui avait pris un congé sabbatique l’année 1984/85. Une révolution à l’Ecole.
C’est donc un souvenir de la première année que je voudrais partager avec vous.
Nous avions un article à écrire sur un événement culturel au choix dans l’agglomération lilloise. J’avais choisi le « retour » du grand pianiste argentin Miguel Angel Estrella, emprisonné par la junte au pouvoir pour avoir enseigné la musique aux paysans. Il était venu jouer avec l’orchestre national de Lille, dont le chef, Jean-Claude Casadesus avait présidé son comité de soutien. Je me débrouille pour rencontrer le grand pianiste au détour d’un couloir. Je raconte ce tête a tête de quelques minutes, les yeux dans les yeux, durant lesquelles il prend mes mains dans les siennes, ses belles mains de pianiste que ses tortionnaires frappaient pour qu’ils ne puissent plus jamais jouer.
Bingo! Maurice me colle un 17 sur 20, une note qu’il ne mettait pas souvent, la meilleure qu’il m’ait mise. Et il lit mon papier devant toute la promo. La première vraie reconnaissance de mes pairs. Celle de Maurice Deleforge. Inoubliable
Cher Maurice, je vous imagine là où vous êtes devisant gaiement sur la richesse de la langue française autour d’un bon verre de vin. D’où vous continuez, j’en suis sure à nous surveiller étroitement et à nous mettre des notes.

François Thomazeau, 60e
C’est un peu paralysant de se lancer dans un hommage à Momo. Parce qu’il détestait « un peu » (pourquoi affaiblir votre propos ?) et encore plus les adjectifs en « ant ». Tous ceux et celles qui ont appris le métier à ses côtés écrivent depuis en liberté surveillée. Au moment de taper ces lignes, je le sens qui épie par dessus mon épaule et approuve. Ou désapprouve. Maurice Deleforge était un maître en écriture comme il y a des maîtres d’armes en escrime. Il a formé, accompagné, stimulé, recadré des dizaines de plumes exceptionnelles qui, certainement, écrivent aujourd’hui mieux que lui. Mais lui seul avait un œil aussi précis pour repérer les petits ou les gros défauts – ce qui est facile –, mais encore plus pour déceler chez chacun de nous l’originalité et le talent, ce qui allait faire bientôt notre personnalité. Momo était un formateur qui déformatait, contrairement à ce que certains pensent des écoles de journalisme.
Mon bref passage à la présidence de Réseau ESJ nous avait rapprochés. Je ne dirais pas que nous étions amis, on ne fait pas copain-copain avec son maître d’armes. Mais il lisait mes livres et ceux des anciens avec un regard plus gourmand que critique. Je me souviens d’un long débat qui nous avait opposé pour savoir si les pets des bergers belges (un de mes personnages était un malinois) étaient sonores… Momo ne laissait rien passer. Cela n’a rien à voir avec ce qui précède, mais nous nous retrouvions de temps en temps dans un restaurant vietnamien qui avait ses faveurs et où nous parlions boutique, des anciens, du métier, d’écriture bien sûr. Mais surtout de l’École, son école, dont il était à la fois le bon et le mauvais génie, l’âme en tout cas, dans toute sa complexité. Alors salut, Maurice, et n’oubliez pas de demander au bon dieu, pour les malinois…

Didier Eugène, 43e
Je tombe des nues. Nous avons échangé au téléphone et par courrier depuis deux mois et encore voici quinze jours. Son projet d’écriture en vue du centième anniversaire de l’ESJ lui tenait à cœur, même s’il n’était pas dupe du défi de l’âge. Ce qui me rassure et me console en quelque sorte c’est qu’il n’a pas eu le temps de perdre sa vivacité d’esprit, ni de confondre les générations d’étudiants dont il avait gardé une incroyable mémoire. Salut l’artiste!

Marc Capelle, 55e
Les mots de Momo. L’écriture de pattes de mouche de Momo. De temps en temps Maurice et moi correspondions. Des lettres à l’ancienne, avec enveloppe, timbre et cachet de la poste. Le choix des timbres n’était jamais anodin chez Maurice. Il ne se contentait jamais du vulgaire timbre à 40 centimes. Les timbres de Momo étaient porteurs d’un message, d’une plaisanterie ou d’un mot d’ordre. Il fallait faire un effort pour déchiffrer la calligraphie de Maurice. Un peu d’effort il y a quelques décennies, beaucoup plus d’effort ces dernières années. Avec le temps, les mots de Momo relevaient du langage codé. La première lettre reçue de Maurice date de 1990. J’étais alors en Roumanie et il tenait à me faire savoir que j’aurais mieux fait de rester en France, à l’ESJ en l’occurrence, où je m’occupais jusque-là des enseignements de presse écrite. La dernière missive est arrivée l’an dernier je crois. J’avais eu quelques difficultés à la lire. Momo tenait à me remercier pour les quelques lignes publiées à son propos deux ans plus tôt sur Internet et qu’une bonne âme venait de lui lire, car, on s’en doute, Maurice se tenait à bonne distance des publications en ligne. Je garde bien sûr précieusement ces lettres de Momo. Les enveloppes et les timbres aussi.

Raphaële Poitevin-Sessa, 63e
Septembre 1987. Première leçon.
« QSP, quelqu’un sait-il ce que cela signifie ? », demande l’homme à la barbe blanche, intimidant. Hésitante, je lève la main : « Quantité suffisante pour », excipient peut-être… Ma cousine, étudiante en pharmacie, vient juste de m’expliquer. La vanité l’emporte mais je ne suis pas franchement rassurée lorsque je prends la parole. Car qu’est-ce que l’industrie pharmaceutique peut bien avoir à faire avec un cours d’écriture journalistique ??? Eh bien Monsieur Deleforge nous l’enseignera pendant deux ans : écrire pour son lecteur c’est bien une question de dosage entre information, style, données brutes et narration. Ni trop, ni trop peu, dans une phrase ciselée où chaque mot est à sa place pour « donner à voir ».
Il y a vingt ans que je ne suis plus journaliste, je n’ai jamais remis les pieds dans la mythique rue Gauthier de Châtillon ni même revu Maurice Deleforge, mais ce premier enseignement continue de m’accompagner.
« Un travail bien fait est toujours beau » : merci Momo, grazie !

Bernard Nicolas, 50e
Austère mais chaleureux, passionné et passionnant, abrupt quand il le fallait, tel était cet homme complexe. Il fut bienveillant avec moi alors qu’à son grand désespoir, j’avais choisi le micro plutôt que le stylo. Amoureux de l’écrit, il m’a transmis ce goût de la mise en forme, du mot juste pour renforcer une démonstration, et je n’ai jamais oublié ses conseils, conservés dans mon bagage depuis cette époque.Je ne l’ai plus revu après mes années d’étude à l’ESJ et je le regrette. J’aurais pu le remercier et lui dire qu’on peut aussi vivre sa passion d’informer avec un Nagra d’abord, avec une équipe de tournage ensuite. Nous lui devons tous beaucoup.

Cédric Pietralunga, 70e
Il appelait cela de la « fumure profonde », quelque chose dont on ne percevait pas l’importance tout de suite, qui demandait du temps à lever. Sur le coup, cela nous semblait surtout du blabla, innocents les mains pleines que nous étions. Mais plus de vingt ans après, je n’ai jamais oublié l’une de ces recommandations : « montrer et ne pas démontrer ». Un viatique en ces temps de journalisme troublé. Pour ça et pour tout le reste, merci monsieur Deleforge.

Maurice DeleforgePierre-Yves LE PRIOL, 48e
Nous avions vingt ans d’écart, presque jour pour jour, et il me le rappelait volontiers car il se souvenait de tout. Je lui avais écrit ce dimanche, à l’approche de ses 85 ans. Aura-t-il lu mon petit mot à temps ? J’avais longtemps regretté d’avoir été distrait lorsque sa première épouse, Vivette, était si dramatiquement décédée, alors même que j’étais encore à l’Ecole : 20 ans, l’âge des ingratitudes… Je dispose chez moi, juste à main gauche, d’une petite part de sa bibliothèque (l’œuvre de Bourbon-Busset) qu’il dispersa auprès de certains élèves et amis, en sentant qu’il était temps. Il me l’avait dit, c’était une façon pour lui de rester présent sur nos étagères, devant la table où nous travaillons. Il me téléphonait parfois à l’improviste, plus que je ne le faisais, et je sentais combien le souvenir de ses anciens étudiants le gardait jeune. Pour lui, avant d’être un lieu d’excellence, notre Ecole était une « amitié », au sens que Péguy avait donné à ce terme. Dans la salle de journaux, encore au boulevard Vauban, je me précipitais, sans oser le lui dire, pour lire ses billets hebdomadaires du « Petit Cancan » dans La Croix du Nord. Ces chroniques si justes, et qui « donnaient à voir », m’auront ouvert à une manière de concevoir le métier que je n’aurais pu entrevoir sans lui. J’ai plaisir jusqu’à ce jour à rouvrir les éditions de son « Odeur du temps » (première, suite et fin), car c’était un maître chroniqueur. J’ai toujours pensé que le monde de l’édition ne lui avait pas tout à fait rendu justice, qu’il aurait mérité plus de visibilité pour son oeuvre. Je l’avais visité avec ma fille dans sa maison flamande de « God » car, après moi, elle avait choisi le même métier et été admise dans la même Ecole (88ème promo). Pour notre surprise, il nous avait cité de chic tous les précédents parmi les anciens : une douzaine de cas, je crois. Pour l’occasion, il nous avait ouvert l’album-photos des promotions successives, qu’il faudra conserver quelque part dans nos murs en monument à sa mémoire. C’est aussi une part de notre jeunesse qui part ce jour avec notre Momo. Nos condoléances à Françoise. Que l’âme de « l’Ecole » se trouve, après lui, un nouveau visage pour l’incarner si bien.

Brigitte Le Brun Vanhove, 35e
Vraiment très triste.
Je venais de lui écrire et lui avais envoyé un poème pour son anniversaire ….
C’est vrai : l’Ecole ne sera plus tout à fait la même sans Momo.
Heureusement, j’ai eu la chance de le revoir lors des 90 ans de l’Ecole après plus de 50 ans …
Avec tout ma sympathie pour son épouse, ses enfants et toute l’Ecole,
je vous envoie mes amitiés

Richard Montaignac, 48e
La page aux mélancoliques
Sa barbe blanche trop bien taillée pour être vraiment celle d’un roi de cœur des Flandres trahissait tout de même, du moins à ceux qui savaient l’entrevoir, des reflets d’enfance, de premier de classe malgré lui. « Monsieur Deleforge » trimbalait la grâce docte et discrète des professeurs qui vivent avec une réserve gourmande une exposition estudiantine qu’ils jugent plutôt disproportionnée.
Plusieurs années après l’école, en le soutenant par le bras, tout comme il en avait soutenu plusieurs d’entre nous dans les différents amphis fréquentés, j’ai osé lui balancer avec une frivolité effrontée : « Maurice, écrire n’est rien d’autre qu’une façon de charmer celui qui nous est le plus étranger : nous-même ! » Interloqué, il avait réfléchi un instant, puis rajouté en s’esclaffant : « Mon vieux, vous êtes mon tourmenté préféré ! »
Pour la plupart d’entre nous aujourd’hui, le cœur est en charpie, les souvenirs émiettés, les certitudes vacillantes, mais si possible toujours avec les convictions de l’espérance… comme notre Maître l’aurait souhaité. Bref, disons-le tout net : dorénavant « Momo » va même manquer à ceux qui ne le connaissaient pas encore.
Désormais, les anciens de l’E.S.J. qui parleront de Maurice Deleforge sans élever la voix auront tous un ton mélancolique, surtout les mélancoliques de nature évidemment._ Richard Montaignac

Cyril Petit & Soazig Le Nevé, 79e, Victoire et Constance
Nous n’avons pas eu la chance d’avoir Maurice comme professeur de français ni comme directeur des études. Lui comme nous regrettions qu’il soit parti avant que nous arrivions en 2003. Mais nous avons eu la chance de l’avoir comme ami. Cela avait pourtant mal commencé. Travaillant avec Yves Sécher sur la Gazette du Réseau des Anciens, j’ai voulu couper la Chronique du Dinosaure Momo. Dans le numéro d’après, il s’émut auprès de tous les lecteurs de l’acte (courageux ou dangereux) que j’avais tenté (lire chronique ci-après). Notre rencontre physique, ensuite, ne fut pas un coup de gueule mais un coup de foudre. Il fit une exception en intégrant « Les Petit » dans son Réseau Momo qui ne comportait que des Anciens qu’il avait eus comme élèves. Combien de fois avons-nous vérifié l’orthographe de Godewaersvelde avant de l’écrire sur l’enveloppe du courrier que nous lui adressions. Il nous ouvrit sa grande maison, nous montâmes au Mont Des Cats avec lui. A Paris ou à Lille, chaque moment avec lui et Françoise était un moment de bonheur. Par habitude, Soazig est devenue une grande spécialiste du déchiffrage des lettres « hiéroglyphiques » (comme a justement décrites Soizic Bouju) de Maurice. Elle en faisait la lecture pour la famille. Pour nos filles, il était le monsieur à la longue barbe blanche. Il y a quelques jours, Victoire a sans doute reçu une de ses dernières lettres : « 9 ans ! Ca commence à devenir sérieux ! » Il y a quelques mois, il avait vidé sa bibliothèque et envoyé des livres pour chaque membre de la famille. Les ouvrages qu’il a écrits sont proches de nous dans la bibliothèque.
Momo n’était pas journaliste de formation, pas même un ancien diplômé de l’ESJ, mais il en avait été fait ancien d’honneur. Sa fidélité à l’école fut une des choses qui comptaient le plus pour lui. Elle lui doit tant. Et par filiation, nous lui devons tant. Il va nous manquer.
MAURICE DELEFORGE

 

Jérôme DAQUIN, 49e
« Je voudrais vous apprendre à faire l’amour avec la langue » (française, NDLR), nous avait-il lâché un jour, en cours. Mon ricanement à peine caché de jeune homme tout juste sorti de l’adolescence m’avait valu un sec « Daquin, sortez! ». Bon. Parfois, il m’énervait. Mais, je sais ce que je lui dois…

Daniel Borja, 57e
Comme pour nombre d’anciens, mon premier souvenir de Maurice Deleforge (en fait, je ne me souviens pas l’avoir jamais dénommé « Momo », mais le plus souvent M. Deleforge, voire Deleforge tout court…) remonte à ce jour de rentrée de septembre 1981, dans des locaux tout neufs – en dépit d’équipements encore absents. Lors du concours, deux mois auparavant, qui m’avait valu mon premier contact avec cette bonne ville de Lille, j’avais certes repéré ce personnage à la barbe fournie, sans pour autant l’identifier de manière précise. Mais nous allions très vite apprendre à le connaître ! Et ce, d’autant que lui-même semblait déjà tout savoir de nous, à commencer par nos noms et prénoms ! Impressionnante entrée en matière…
Le reste appartient au vécu de ces presque deux années (de septembre 1981 à juin 1983) qui ont joué un rôle si essentiel dans ma vie professionnelle, et au-delà. J’y ai croisé des ami(e)s qui le sont toujours, près de quarante ans plus tard. Et même en présence d’anciens – de promotions antérieures ou postérieures à la mienne –, un lien invisible mais bien réel ne manque pas de s’établir entre des personnes qui, parfois ne se sont jamais rencontrées, mais peuvent se prévaloir d’une expérience similaire. « Et Deleforge, tu l’as connu ? », la phrase revient immanquablement dans les apartés (hormis pour les promotions les plus récentes, qui ont connu « l’après-Momo »). Ce lien est l’une des marques de fabrique de l’ESJ. De par sa personnalité hors normes et ses talents multiples, Maurice Deleforge en est l’un des artisans, aux côtés d’autres grands noms de l’histoire de notre École.
L’homme lui-même en imposait dès les premières minutes – d’autant qu’à cette époque j’étais jeune (21 ans tout juste sonnés !) et impressionnable… Son caractère entier et ses méthodes, pour le moins… directives (!) pouvaient en rebuter certains. Sa profonde humanité prenait le relais pour adoucir un abord parfois abrupt. Je n’insisterai pas outre mesure sur son sens de la pédagogie au service de la langue française, et sa culture encyclopédique. Sans oublier un sens de l’humour parfois ravageur, mais jamais blessant !
Au cours des années et décennies qui ont suivi la fin de mes études, j’aurai au final croisé sa route au moins cinq fois supplémentaires : lors des anniversaires de l’École (1984-1994-2004 et 2014), et plus récemment, en janvier de cette année, lors d’une assemblée générale des anciens. Je comptais fermement le revoir pour le centenaire : la vie en a décidé autrement. Ironie de notre temps : j’ai appris le décès de Maurice Deleforge (et témoigné de mon émotion) sur l’un de ces « réseaux sociaux » à l’égard desquels j’imagine bien qu’il portait un regard plus que critique…

Jacky Degueldre
A l’épouse de Maurice Deleforge, brillant directeur d’études qui fut mon professeur à l’ESJ, mes condoléances émues.
Et, en guise d’adieu à celui que nous appelions cordialement « Momo », ces quelques lignes introduisant, dans le style inimitable qui était le sien, son « Passé recomposé », bien de circonstance aujourd’hui.
« Il n’est pas impossible qu’un document irréfutable établisse en quel mois de quelle année le petit Loosois que j’étais se présenta à la porte de Saint-Pierre pour un séjour qui, sans être éternel, n’allait pas durer beaucoup moins de vingt ans. »
C’est en octobre 2018, était-il donc écrit, que Momo devait se présenter devant Saint Pierre, mais cette fois pour l’éternité.
Qu’il y soit en paix.

Béatrice Frère-Chédozeau, 71e
Chaque fois que je doute (et je doute beaucoup) de mon écriture, chaque fois que la frustration que génère parfois le travail au quotidien me donne envie de renoncer, je pense et penserai encore à lui, au mot et au verbe justes, à l’adjectif réfléchi, à « donner à voir et à sentir », et plus encore… « Vous me mettrez en terre, comme une étoile au fond du trou »: c’est sur une page de « J’entends, j’entends », ce poème d’Aragon, qu’il m’avait glissé un dernier mot envoyé l’an dernier avec son exemplaire de « Les Poètes ». Il voulait se séparer de ses livres en les confiant. Le geste m’avait ému plus que je n’avais pu lui écrire. Il me grondait de n’avoir jamais pris le temps de passer le voir. Mais il savait bien, le coquin, qu’il était chaque jour avec nous, ses éternels élèves. Merci Momo!
Maurice Deleforge

 

Mohamed Chlaouchi, ancien permanent et ancien d’honneur
Quel grand homme!
J’en garde pour ma part, de très bons souvenirs, Sans doute les meilleurs de ma carrière.
Il avait une énergie et un enthousiasme qui forçaient le respect. Et ce ne sont pas les promos de journalistes qu’il a formées qui me contrediront.
Toujours très avenant, spirituel, très cultivé et même drôle. Si, si, je vous assure.
Je l’entends encore me dire » Moha, vous pouvez m’installer un rétroprojecteur, j’ai des Mickeys à montrer » et il ajoutait » pas trop compliqué à utliser. »
Il avait horreur de manipuler des boutons. Pour lui, un bon appareil ne devait posséder qu’ un bouton: Marche-Arrêt.
Et je ne parle pas de ses compétences professionnelles. Il était constamment au four et au moulin. Déjà âgé à l’époque quand j’ai franchi pour la première fois le seuil de cette Grande Maison, je ne connaissais pas beaucoup d’étudiants qui rivalisaient de souffle avec lui dans la montée des escaliers olympiques qui menaient à son bureau du premier étage.
Surtout et sur tout, il avait toujours une longueur d’avance. Assister à une réunion avec lui sur les programmes de la semaine donnait le vertige tellement il aimait les concevoir éclectiques mais tellement riches d’enseignements.
Les étudiants de son époque absorbaient une telle masse culturelle qui faisait la fierté et la réputation internationale de l’ESJ Lille.
On disait: le rayonnement de l’Ecole mais en fait, c’était Monsieur Deleforege qui rayonnait à l’ESJ.
Je peux dire que je suis très fier et vraiment reconnaissant envers Madame la Vie de m’avoir permis de vivre ces années là avec lui.
Reposez en paix ,Monsieur Deleforge ,et merci du fond du coeur pour tout ce que vous avez offert à cette Ecole.

Benoît Lobez, 53e
Il y a quarante ans, au printemps 1978, Momo a emmené toute la 53ème promo en Aquitaine. C’est la première fois de ma vie que je prenais l’avion, une caravelle.
Le voyage nous a fait découvrir le bassin d’Arcachon, les caves de Bergerac, la tour de Montaigne, le tout nouveau port en eau profonde du Verdon, la papeterie de Mimizan…
Je garde en souvenir la visite de Sud-Ouest la première nuit du passage du quotidien à l’offset, la réception à l’hôtel de Ville de Bordeaux par Jacques Valade représentant Jacques Chaban-Delmas retenu à Paris par son élection au perchoir (en remplacement d’Edgar Faure) et, bien sûr, le sympathique accueil que nous a réservé la Maison des vins de bordeaux. Un voyage, bichonné par Momo, que nous avons dégusté sans modération !

Philippe Laidebeur, 40e
Cher Momo,
Jusqu’alors j’avais coutume de débuter mes missives par « Cher Maître ». Je crois que vous mesuriez la part d’affection qu’il y avait dans la formule, et que vous ne la détestiez pas. Toutefois, lorsque je pense à vous, vous êtes toujours « Momo ».
Momo, le hasard a voulu que nous nous parlions samedi. Dans votre chambre d’hôpital vous vous battiez avec deux téléphones, votre compagne ayant réussi à vous convaincre d’utiliser un portable, votre ultime concession à la modernité. L’un de ces téléphones était resté ouvert et ma messagerie a enregistré une conversation que vous aviez avec une mutuelle santé qui vous sollicitait. Même dans ces circonstances, vous faisiez la démonstration implacable d’une fermeté courtoise et d’une langue ciselée : c’était la dernière leçon que vous me donniez ! …Mais je l’ignorais, vous me sembliez en pleine forme. J’ignorais aussi la réalité de votre sextuple pontage et la fragilité de la mécanique qui vous tenait encore debout, …et comment !
Vous me disiez samedi attendre d’avoir achevé votre dictionnaire amoureux pour partir, après 2024, année du centenaire. Cela ne vous laissait qu’une petite marge, et nous n’y croyions pas. Sur ce plan vous nous avez déçus. Ce fut bien la seule fois, en 50 années. Nous avons parlé de l’Ecole, bien sûr. Son redressement récent était votre bonheur.
Dans la dispersion de votre bibliothèque que vous aviez opérée il y a peu, j’avais trouvé dans le colis que vous m’aviez réservé, entre Tolstoï et Tchekhov, un ouvrage de Pierre Lhermitte que vous n’hésitiez pas à qualifier de « saloperie » et qui avait été pour moi l’occasion d’une franche rigolade. Je voulais vous en faire part. Le titre en était « Peut-on aimer deux fois ? ». C’était de votre part un clin d’œil entre veufs qui ne s’embarrassaient pas de ce genre de question. La réponse lamentable de l’auteur, catholique traditionnaliste, est : « Non ! ». Et cela vous révoltait vous qui, à la question d’aimer, répondiez invariablement et par tous vos actes : « oui, deux fois, dix fois, cent fois, …oui ! ». Je garde précieusement le livre qui est truffé de vos pattes de mouche, petites annotations pleines d’humour. De votre humour.
Je suis trop long. Je vous entends me le souffler derrière l’oreille. J’arrête donc bientôt. Je vous appelais aussi pour vous dire qu’après des années d’essais, un de mes romans sera bientôt publié dans une grande maison parisienne. Vous m’en ferez la critique lorsque nous nous retrouverons, là-haut, à condition que moi, je ne sois pas en enfer !
En attendant, je vous rendrai visite à Godewaersvelde. Françoise, votre compagne, me dit que vous avez dessiné vous-même votre monument funéraire et qu’il est en place depuis quelque temps déjà. Elle a ajouté : « Vous verrez, ça vaut le détour ! ».
Soyez heureux, là où vous êtes, s’il y a vraiment un ailleurs.

Marion Deleforge, l’une des petites filles de Maurice (papou pour nous)
Merci à tous de me faire découvrir une petite de la vie de mon grand père que je ne connaissais presque pas.
Je suis extrêmement touchée de voir tant d’amour, d’admiration, de fierté.
Je réalise à quel point il a influencé et inspiré la vie de tellement de monde sur tant d’années.
Je suis impressionné par la qualité des mots laissés, aucuns doutes vous êtes tous de vrais auteurs!
Je suis heureuse de savoir que mon papou va vivre éternellement grâce aux souvenirs de chacun.
Beaucoup d’entre vous soulignent des souvenirs communs: de « God », de timbres cachetés sur des enveloppes qu’on a hâte d’ouvrir alors qu’on sait qu’il nous faudra s’armer de patience pour en décrypter le contenu, ces phrases cultes, ces espiègleries, son talent oratoire qui aura animer bon nombre de nos fêtes familiales… je pourrais en dire tant d’autres.
Merci, merci de m’apporter tant de réconfort dans ce moment douloureux.
Je pense qu’il est en paix au près de vivette, la tête remplie jusqu’au dernier moment de beaux souvenirs d’une vie passionnante!
(PS : ma dyslexie (que je ne tiens pas de lui) m’a sûrement joué des tours et fait faire de belles fautes, pardon, et pardon papou cette fois tu ne pourras pas me renvoyer mon mot avec les fautes entourées en rouge)
Marion.

Géraldine Langlois-Vandamme
8 octobre 2018. Je suis dans l’ancien bureau de Momo. Un groupe d’étudiants de l’académie planchent sur une évaluation. Je regarde avec émotion les bibliothèques vitrées, les hautes fenêtres à impostes arrondies, le parquet à chevrons, le plafond à moulures si haut… Ma toute première rencontre avec lui s’est déroulée dans une autre salle, lors de l’oral du concours. Ce concours, j’y pensais, j’en rêvais, je m’y préparais depuis tant d’années que ce jour-là, si proche du but, j’avais l’impression de jouer ma vie. J’étais assise devant le jury. Momo ma posé une question. Une très longue question. Complexe, riche de nombreuses subordonnées, appositions (et points-virgules, probablement)… Stressée à mort, impressionnée, je n’ai rien compris. Entre panique totale et candeur, j’ai adopté la seconde, moins risquée. Je lui ai demandé de répéter sa question. Un ange est passé dans la salle… Momo m’a regardée en souriant. J’avais arrêté de respirer : j’essayais de deviner si je venais de signer mon échec ou si ce monsieur à barbe blanche et au regard acéré -dont j’ignorais tout à l’époque- allait me laisser une chance. Il a souligné mon aplomb et reformulé sa question. J’y ai répondu dans un soulagement immense.

Agostino Pantanella, 50e
« Nous ne vieillirons pas ensemble ». Ce titre-citation chapeautait quelques lignes manuscrites, quasi indéchiffrables. Cette page de cahier d’écolier, scotchée sur la vitre de la bibliothèque de l’École, boulevard Vauban à l’époque, était signée Maurice Deleforge. Momo venait d’informer les élèves de l’ESJ que ce mois de juin 1974 lui était cruel. Sa femme, Vivette, était partie pour rejoindre les angelots. Il se trouve que je connaissais bien une amie proche de la femme de Momo. Il m’invita alors à déjeuner chez lui quelques jours plus tard avec ses quatre enfants, tout jeunes. Il habitait une maison près du Croisé-Laroche, à Marcq-en-Baroeul. Nous avons passé l’après-midi dans le jardin de sa maison, lui, assis à l’ombre d’un arbre et moi, le méditerranéen, face à lui sous le soleil. Sous les rayons du soleil exactement, la place préférée de sa femme. Momo me le fit remarquer. Et Momo de se raconter jusqu’au soir… Je garde un souvenir très présent de cette journée particulière. Momo qui ne cessait pendant ses cours de nous inviter, à « donner à voir », m’a aussi appris, cet après-midi d’été, de « donner à écouter ». À l’ESJ, je le croyais immortel, le voilà désormais éternel pour les anciens de l’École. Nous pouvons continuer à vivre ensemble. Seuls.

Eric Connehaye, 68e (sauf erreur, dernière année de direction des études de Maurice)Mardi 6 octobre 1992, fin d’après-midi
« Allo, bonjour, je souhaiterai parler à monsieur Connehaye…
– Bonjour, il n’est pas là, c’est de la part de…
Maurice Deleforge, directeur des études de l’école Supérieure de Journalisme de Lille
– Ah, euh, oui, si je suis là, enfin… Je croyais que vous vouliez joindre mon père…
Qui n’est pas là donc. Parfait. Vous êtes Eric Connehaye, né le 6 octobre 1969 ?
– Oui…
Joyeux anniversaire, monsieur Connehaye
– … Euh, merci monsieur
Soyons brefs. Ni vous ni moi n’avons que ça à faire !
Vous êtes le prochain sur la liste d’attente pour intégrer l’ESJ Lille.
Sans m’avancer, vous allez donc intégrer la prochaine promotion.
Donc rendez-vous le 15 octobre, 9h. Bonne soirée et soyez raisonnable »
Ce mardi-là, en 2mn, un monsieur que je ne connaissais pas encore, m’a fait le plus beau cadeau d’anniversaire.
Merci Maurice, pour tout ce qui a suivi.
Même si après… j’ai habité Ronchin pendant 2 mois.

Guy Maron, 58e
Les premières photos, en n&b, ont été prises lors d’une visite de la 58e promotion au camp militaire de Canjuers, en 1984.
Maurice Deleforge

Maurice Deleforge

Maurice Deleforge

Quelques photos personnelles prises au fil des années

Maurice Deleforge

Maurice Deleforge, Guy Maron et Marc Ventouillac – 2011

Maurice Deleforge

2014 – Dans la caféteria de l’ESJ Lille avec notamment Patricia Dormal, Yves Sécher, Guy Maron…

Maurice Deleforge

En 2014 à l’ESJ Lille

Maurice Deleforge

2004

Maurice Deleforge

2006

Maurice Deleforge

2004

Maurice Deleforge

2014

Yann Ollivier, 72e
Nous vous devons tant, cher Maurice Deleforge. A commencer, en ce qui me concerne, par mon entrée à l’école quand, ce jour de l’oral du concours, j’avais eu le malheur de tirer au sort le seul sujet que je n’avais guère préparé : « Auxerre ». Entendez l’AJ Auxerre, dont les exploits footballistiques avaient émerveillé les médias français cette année-là. De tous ces exploits je ne savais presque rien, mon désintérêt pour le football hexagonal ayant été exacerbé par une année d’études exaltantes à Berlin. Dans mon désespoir, je m’étais rabattu sur le souvenir des quelques lignes que je venais de lire dans un guide bleu, dans le TGV Paris-Lille qui m’amenait au concours : Auxerre, sa cathédrale, les cryptes du IXe siècle de son abbaye, l’histoire de son stade de l’Abbé-Deschamps… Les deux premiers examinateurs me dévisageaient d’un air médusé, incrédules devant tant d’ignorance sportive, mais Momo ne les a guère laissés s’attarder sur mon supplice : il s’est lancé avec force, de sa voix de stentor, dans un vibrant plaidoyer pour mon exposé, pour son angle délibérément culturel, prévenant qu’il n’accepterait pas que l’on dénigre ma performance. Alors, merci. Votre « fumure profonde » continue d’alimenter nos cerveaux. Qu’auriez-vous dit, au moment de la remise des copies, de ces alternances de la deuxième personne du pluriel à la troisième personne du singulier ? Mais qu’importe au fond, quand c’est le cœur qui prend la plume ? Votre « Plus c’est court, plus c’est bon » restera gravé à jamais dans ma mémoire d’agencier. Et j’ai toujours gardé cette carte postale un peu écornée, aux couleurs passées, que vous nous aviez offert à l’issue de votre dernier cours : « Pas un jour sans une ligne ». Merci, Momo.

Pas un jour sans une ligne

Pas un jour sans une ligne

Christophe Delay, 66e
Question de Momo à la 66ème promotion :
– Quelle est LA destination incarnant le grand-reportage?
– Réponse des étudiants : Vladivostok, Oulan-Bator, Antananarivo…

– Momo, sans un mot, à la craie blanche au tableau:
– « Maubeuge »…

Corine Chabaud, 64e
Notre cher Maurice ne se cachait pas derrière son petit doigt. La mort n’était pas pour lui un sujet tabou. Depuis quelques années, il préparait la sienne, de la façon la plus altruiste et intelligente qui soit : il faisait don des livres de sa bibliothèque à ses connaissances, en fonction de leurs goûts. J’ai pu moi-même bénéficier de ses généreux colis postaux. Merci encore Momo, pour ceci et pour le reste, votre attention à l’autre en particulier. J’avais déjà des raisons d’être triste en ce 17 octobre 2018. Le fait que Momo n’ait pas fêté ce jour-là son ultime anniversaire m’attriste encore davantage.

Bruno Denaes, 53e

Maurice deleforge

1978 Préparation soirée législatives

Maurice Deleforge

1978 Préparation soirée législatives

1979 Voyage d'étude Sud-Ouest

1979 Voyage d’étude Sud-Ouest

Frédéric Baillot, 55e
Certains disent de Momo qu’il avait une écriture hiéroglyphique. Je m’insurge contre cette vision ! Maurice écrivait beaucoup, à la main évidemment, et il soignait beaucoup sa graphie, qui relevait davantage de la calligraphie que de la seule et modeste communication.
J’ai en mémoire ses annotations, sur mes propres copies d’étudiant de l’école, et puis ensuite sur celles dont j’ai pu avoir à lui confier la charge : elles étaient réfléchies, denses, ramassées, incroyablement précises et péremptoires, jamais elliptiques. Régulièrement, Marie-Hélène Dufourny et moi-même nous recevions à la maison une enveloppe dûment timbrée et artistiquement adressée, pour saluer un événement, un livre, une date, une bonne ou une mauvaise nouvelle. Ce n’était jamais une minable circulaire. Elle était forcément griffée de sa patte, pour nous rappeler un souvenir commun, une émotion.
Momo, c’est qu’on le veuille ou non, un peu du style de l’ESJ, cette écriture et cette façon de regarder le monde dont on nous dit qu’elle se reconnaît partout où un ancien de l’ESJ pose la plume

Alexis de La Fontaine, 80e
Je n’ai pas connu Maurice Deleforge, qui avait déjà quitté l’ESJ quand j’eus le bonheur d’y étudier, entre 2004 et 2006 (80e).
Mais son nom, son souvenir et sa légende étaient si bien perpétués par les anciens qui nous avaient précédé que nous avions l’impression de le connaître. Les murs de l’École étaient encore imprégnés de sa présence, de ses conseils d’écriture – quand il pleut, écrivez « il pleut »- et de son tempérament.
Par conséquent, ma tristesse a été réelle quand j’ai appris sa disparition, et j’adresse mes pensées amicales à ses proches, et à notre école.

Armelle Roussel, 55e
Quelques lignes inspirées par le souvenir des cours de Momo.
Je pense bien à lui, à sa famille et à vous tous de l’ESJ.
Jamais d’ennui au cours de Momo,
Surprise du style,
Surprise de la forme,
Parfois cassant mais toujours passionnant,
Et de l’humour toujours!

Alfred Dan Moussa, 56e
Momo, le père de mille promotions de l’ESJ, compte de nombreux diplômés en Côte d’Ivoire :
Honorine Yaoua Kouman,
Karamoko Tahirou,
Benoît Tanoh,
Frédéric Grah Mel,
Raphaël Lakpé,
Zio Moussa,
Jérôme Diégou Bailly,
Alfred Dan Moussa.
La liste est longue.
Momo, merci d’avoir contribué à notre formation professionnelle.
Repose en paix.
Que Dieu apporte soutien et réconfort à sa famille et à des amis.

Hervé Favre, 52e
« Odeurs du temps »
Cher Maurice, cher Momo, je peux vous l’avouer, maintenant il y a prescription. Ce TP sur le salon du confort ménager de novembre 1976, je ne l’avais pas rendu dans les temps parce que j’avais mieux à faire, aller voir ma belle à Londres, ce qui était beaucoup plus excitant quand même vous en conviendrez ! Ce week- end là, j’avais aussi, pardonnez- moi, oublié le principe « pas un jour sans une ligne ». Et puis « donner à voir » des stands d’aspirateurs, de canapés lits ou de batteries de cuisine avec « le mot juste », reconnaissez que la barre était un peu haute pour des premières années, sauf à s’appeler Boris Vian. Figurez-vous que j’ai retrouvé dernièrement dans mes archives le mot affectueux que vous m’aviez envoyé en 1979 après mon mariage avec Isabelle, celle qui m’avait plus inspiré que le salon du confort ménager trois ans plus tôt ! Nostalgiques « odeurs du temps » qui passe… Je suis vraiment heureux d’avoir pu vous embrasser en mars dernier à l’Ecole, réunis avec un bel échantillon représentatif de la 52ème promotion pour son 40ème anniversaire. Ce jour-là avec votre mémoire d’éléphant vous m’aviez rappelé ma description de Lisbonne dans le journal du voyage d’étude de deuxième année. J’étais assez fier il est vrai de mes « tramways qui dévalent tête baissée les rampes du Bairro Alto », même si Appolinaire a fait beaucoup mieux dans « Alcools » avec ses « tramways feu vert sur l’échine qui musiquent au long des portées de rails leur folie de machine ». Tout cela pour dire que c’est vous qui avez dégrossi ma plume maladroite et pour tout dire « chiante » d’étudiant licencié en histoire, mention passable. Moi qui suis d’une maladresse insigne de mes deux mains, on me prête un petit talent d’écriture et c’est à vous que je le dois. Merci !

Maurice Deleforge

Yvon Guémard, 43e
Pour Maurice,
Pendant de longues années, nous n’avions pas eu de contact, jusqu’à ce jour de juillet dernier où Maurice décrochait son téléphone pour m’entretenir de son ambitieux projet de dictionnaire amoureux. Il souhaitait que nous puissions évoquer dans un chapitre du livre le souvenir de Michel Logié, enseignant, ex rédacteur en chef technique de « La Voix du Nord », avec qui j’avais eu, au cours de ma scolarité, quelques atomes crochus. Ce que Maurice avait bien noté sur ses tablettes et conservé. Nous avons ainsi bavardé pendant une bonne heure, en évoquant les cours et la personnalité de Michel, tout en nous promettant d’échanger plus encore pour nourrir sa réflexion. Nous avions pris un rendez-vous ferme à Lille à l’occasion du cinquantenaire de la 43è promotion… En début d’année prochaine.

Sébastien Chabard, 68e
« Momo est mort. Il aurait sûrement aimé cette ultime allitération. Avec lui l’écriture était un jeu, un plaisir, un défi, aussi. Chaque « devoir » avait son Graal: surprendre Momo, le bluffer, l’épater, le faire rire. Et son prix Pulitzer : entendre une de ses phrases être lue en exemple, avec cette diction précise et gourmande d’épicurien des mots. Bien écrire pour être lu, c’était la base de son enseignement. Une affaire de respect du lecteur, du sujet, du journalisme. Momo était notre premier lecteur, le plus important, le plus exigeant. L’air de rien, petit bonhomme en costume toujours impeccable d’inspecteur du Grand Meaulnes, il savait nous tirer vers le haut, nous déloger de la satisfaction d’étudiant-de-la-meilleure-école-de-journalisme-de-France. Il pouvait agacer, avec son côté théâtral, cabotin, ses sentences parfois coupantes. Mon premier souvenir de lui avait d’ailleurs été désagréable: c’était l’oral du concours, il me faisait face avec Patrick Pépin, en binôme « good cop-bad cop ». La deuxième rencontre n’a pas été plus chaleureuse, et il m’a fallu un peu de temps pour effacer ces impressions. Ainsi était Momo, complexe, qui n’appelait ni l’idolâtrie ni l’indifférence – mais la bonne distance, essentielle à notre métier. Il m’a inculqué l’exigence envers mon travail, grâce à lui je ne suis jamais content de mes articles. Ni de ces phrases. Momo est mort, et les (mo)mots me manquent. »

Jean-Claude Bernard, 41e
Un « ancien » , parmi tant d’autres . Qui a eu l’honneur d’enseigner
durant seize années , sous ta bienveillante autorité.
La vie ne nous appartient pas .
Ce 17 Octobre 2018 , nous étions convenus de passer un moment chez
toi. Engagement pris devant Mathilde , ton adorable et brillante
petite fille . Qui se chargera de dire à tout tes proches combien tu
demeureras dans nos coeurs .
Platon, Brel , Beethoven , Daudet et quelques autres … Nos
conversations resteront là où nous les avons laissées récemment .
Mais, chut ! C’est un secret entre nous .
Je suis certain que le Bon Dieu prendra soin de toi et que vous aurez
plein de choses à partager .
Pour cet au revoir je ne signerai toujours pas JCB , mais comme depuis
plus de 3O ans : L’AMI DE MAURICE .(°)
( ° Les lettres de mon Moulin )
Repose en paix .

Jacky Degueldre, 45e
– Vous qui venez du pays des grammairiens, mais distrayez vos camarades du fond de la salle,
pouvez-nous donc nous dire quelle est cette figure de style, dans la phrase que je viens d’écrire au tableau?
– … Un katatosiôpaômenon !
– … hmmm(toussotement). Merci. Nous dirons plus simplement une ellipse.
(N.B. La figure de style en question existant bel et bien en grec ancien, notre bon professeur était tombé sur un os.)
Petit souvenir personnel de notre cher Maître Momo, avec un clin d’oeil attendri à Marion, dont le grand-père, il est vrai, corrigeait volontiers les fautes en rouge.
Mais croisait parfois, dans ses cours, aussi ”espiègle » que lui.

Marie-Hélène Bonnot, 49e
 » Les maîtres d’école sont des jardiniers en intelligence humaine » (Victor Hugo)
Maurice Deleforge a eu un jour cette phrase: « Je suis dépositaire de votre jeunesse ».
Merci à lui de l’avoir accompagnée cette jeunesse et de nous avoir guidés vers nos destins. Je pense souvent à lui.

Bernard Poirette, 55e
Maurice Deleforge… le père fouettard de tant de promos, dont la mienne (55ème) ! Mais quel prof ! Il ne laissait rien passer et on aimait ça.
Si ce qui reste de la presse écrite française est de qualité, c’est sans aucun doute en partie grâce à lui.

Hervé Bourges, 30e, ancien président et directeur de l’ESJ Lille
« Je tiens à faire part de toute mon émotion suite à la disparition de Maurice. Maurice représente, au travers de l’enseignement de la langue, l’ADN de l’Ecole. Je suis heureux que cette école puisse, grâce à lui, connaître de brillants défenseurs de cette langue par ailleurs si malmenée chez les gens de notre métier. L’Ecole a appris aux étudiants à respecter cette langue, à la bien parler et c’est en grande partie grâce à Maurice. Si cette école est une des rares à posséder encore une grande bibliothèque, c’est parce que, sous son impulsion, on a donné une place à la réflexion, à la pensée, et à la langue française. »

Jean-Marie Dupont, Ancien d’Honneur
Un grand formateur de journalistes, Maurice Deleforge, directeur des études pendant plus de vingt cinq ans à l’école Supérieure de journalisme de Lille vient de mourir. Un sens de la rigueur, une passion pour la belle langue, une exigence pour ce métier qu’il n’a jamais exercé et un amour teinté d’humour pour ses élèves. Je l’ai eu comme prof à Saint Pierre à Lille il y a plus de 60 ans et je lui ai gardé toute ma vie une grande amitié

Christian Delahaye, permanent à l’ESJ Lille de 1983 à 1996
Je viens d apprendre le décès de Maurice Deleforge. Je devais aller lui rendre visite. Je partage la tristesse de tous ceux qui ont eu la chance de le connaître. Il reste bien vivant dans mon coeur et ma mémoire. RIP Monsieur Deleforge.

Patrice Romedenne, 61e
Pour des générations d’étudiants passées par l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, il fut une source d’inspiration, un guide exigeant, une référence grammaticale, un as de la figure littéraire, un puits de culture… Il savait combien il est compliqué de faire simple et, au fil d’une existence consacrée à la pédagogie, avait conçu une Bible censée débarrasser les apprentis journalistes que nous étions de tous leurs travers. Je mets ma main à couper qu’aujourd’hui encore, nombre de détenteurs d’une carte de presse pensent à lui et à son regard quand leur vient, sous la plume, un poncif ; ou quand les tentent le confort d’un verbe faible, la facilité d’une image ou du mauvais adjectif. Momo, ainsi que nous l’appelions – il le savait et s’en amusait – invitait à l’audace. Il était même arrivé qu’il nous autorisât à inventer des mots, pourvu qu’ils « donnent à voir. »
Maurice Deleforge est mort. Il allait avoir 85 ans. C’était, au sens étymologique du terme, un homme « aimable », « digne d’être aimé. » Il le fut.

Joël Cottrant, 46e
10 h 30, le dimanche 30 septembre 2018. Je vaque à mes occupations culinaires. Ce midi, ce sera chili con carne. Une de mes spécialités. Il se murmure même que Donald Trump aurait missionné les meilleurs agents de la CIA pour faire main basse sur ma recette. Le téléphone qui s’invite au moment précis où je mets à cuire mes haricots rouges. Donald?
« Bonjour, excusez -moi de vous déranger. Je suis l’un de vos anciens professeurs ». J’ai atteint un âge où les anciens professeurs ne sont plus légion. La plupart, je suppose, ont quitté ce monde ou ont au moins franchi le mur du cent. La voix de mon interlocuteur pourtant ne m’est pas étrangère. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Maurice Deleforge.
L’ESJ c’est si loin. Quant à Maurice, je ne l’ai revu, depuis l’envol de la 46 ème promotion, qu’en 2003 à l’occasion de la présentation de son livre En français dans le journal à la médiathèque de Roubaix. Terriblement individualiste, je n’avais jamais jugé bon de rejoindre la communauté des anciens. Et puis ma terne existence de localier besogneux ne m’a guère permis d’accéder au rang des vénérés serviteurs de l’Information (avec un grand I), les Pernaud, les Servat ces condisciples que je côtoyais à la canarothèque du temps de Thérèse Maeght et de Charles Prouvost, les deux documentalistes.
Alors pourquoi mon ancien professeur se rappelle-t-il à mon souvenir ? « Parce que j’ai trouvé votre nom dans les pages blanches. Alors je me suis permis… » Elémentaire ! « Et puis j’avais envie de vous parler. Figurez-vous qu’en furetant dans mes vieux papiers, j’ai retrouvé une brochure avec un texte comportant votre signature, illustré d’une photo avec un boulanger. Vous vous souvenez ? » Comment oublier ? C’était la première fois que j’étais imprimé, édité. Et même si le tirage de cette brochure regroupant des TP de littérature de première année demeura confidentiel, j’en ressentis alors un sentiment de voluptueuse félicité. « Il s’agissait pour moi à l’époque de rendre hommage à l’écrivain Bernard Clavel que je considérais comme le dernier représentant du roman traditionnel face à la déferlante du Nouveau Roman » me justifiai-je.
Nous nous sommes entretenus de bien des choses ce dimanche-là, des anciens de ma promotion. Maurice citait des noms. « Tout de même, il y avait de sacrés chenapans ces années-là. Les deux mois de grève, l’occupation de l’école, l’évacuation par les CRS. Moi, ça m’a marqué. » Tout un monde remontait d’un autre temps : celui de la Gauche Prolétarienne, des marxistes léninistes, des castristes, des maos-spontex, des titistes, des Belges, des Bretons, des post-adolescents ne sachant pas trop où jeter leur gourme qui, à l’époque, semblaient vouloir tisser chacun leur toile à l’ombre du 67 boulevard Vauban. Mon prof, en ces temps ne portait pas la barbe.
Maurice m’a également parlé de son projet de Dictionnaire amoureux de l’ESJ, m’a demandé de lui confirmer certaines anecdotes qu’il souhaitait inclure dans son ouvrage. Il m’a par ailleurs annoncé qu’il lui faudrait s’éloigner de son cher Mont des Cats pour des raisons de santé ; « il est question de m’enlever trente centimètres de ma charmante anatomie » m’a-t-il expliqué. Et puis on a raccroché après avoir échangé nos coordonnées afin de ne plus nous perdre de vue.
Les haricots rouges du chili que j’ai oubliés ressemblent à de la purée de globules rouges. Je crois entendre Trump ricaner dans mon dos. Ah ce Maurice et ses mots riches ! Sans rancune ! ça fait tellement plaisir de retrouver ses vingt ans. «On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime, par peur de les gêner, qu’on les aime. On ne leur dit jamais assez que sans eux, sans elles, on ne serait même pas la moitié de nous –mêmes ». Il n’est jamais trop tard pour chanter. Y compris du Louis Chedid !

Hubert Ledoux 45e
Maurice est parti sans prévenir.
Prof de français, directeur des études 34 ans à l’ESJ, humaniste, exigeant envers lui plus encore qu’avec les autres.
Nous nous étions rencontrés il y a quelques semaines pour parler de son dictionnaire amoureux de l’ESJ en cours de rédaction en vue du 100 ème anniversaire de l’école.
Nous nous étions arrêtés sur la lettre « C », comme crabe; il m’avait téléphoné pour repréciser une anecdote de Pierre Desproges à ce sujet.
Il était en pleine forme et très motivé par ce projet qui lui redonnait vie : « écrire tous les jours » et « transmettre » étaient deux des piliers sur lequel s’appuyait cet artiste de la langue française.
J’hérite de lui non seulement un bon paquet de corrections orthographiques, les oeuvres de Montaigne et de Camus, dont il me savait friand, au moment de la dispersion de sa bibliothèque; et le souvenir de notre visite (en juillet 2015) dans le petit cimetière du Monts des Cats où il avait acquis une tombe déjà surmontée d’un monument sur lequel il avait fait graver une phrase de Patrice de la Tour du Pin qu’il avait fréquenté : « Les êtres faits d’amour ne meurent pas même si tout est fini »…
Il m’avait invité à découvrir, voici quelques semaines, son isoloir-chambre, « confessionnal », bureau, musée, où chaque objet, chaque photo rappelait un souvenir très précis.
Désormais il a posé le sac sur le quai, il est monté dans le voilier de Blake et, tandis qu’il disparaît à l’horizon, de l’autre côté, sur une autre rive, un cri annonce : « le voilà » !
A Dieu Maurice.

Didier Cagny,
Momo est l’homme qui m’a appris à écrire ! Je ne suis pas prêt d’oublier tout ce qu’il m’a transmis professionnellement et que j’essaye à mon tour de partager aujourd’hui avec les nouvelles générations : « prendre le temps de faire court », « faire simple sans faire simpliste » . Bref, éviter les clichés et les facilités de langage tellement utilisés, en particulier dans l’audiovisuel. Pas un jour sans que je ne mette en application ses préceptes !

Patrick Favier, 63e
Un vrai professeur, un maître, qui enseignait les règles à ses élèves pour leur offrir une plus grande liberté

Didier Hennebois, 45e
S’il avait été des nôtres pour saluer sa propre sortie, « Momo » n’aurait pas manqué de souligner l’importance de mettre des mots sur les maux…

Bernard Grollier, 59e
Quel chieur, mais quel prof !
« Ça ne va pas recommencer comme en mai 68 ! », rugit Momo devant nous quatre. Boris, François, Frédéric et ma pomme. La comparaison entre le mois des barricades et notre incartade de la veille était risible. On avait seulement décidé de sécher le cours de Momo, la messe du lundi matin. Une dépêche venait de tomber sur l’infatigable téléscripteur AFP du rez-de-chaussée : décision de fermeture de la dernière mine de charbon du Nord-Pas-de-Calais.
Il faisait grand bleu, pour une fois, dans le ciel d’hiver, et nous avons été pris d’une furieuse envie de grand air. Mon Austin Mini hors d’âge nous a menés, à petite vitesse, jusqu’à un café au comptoir en vrai zinc, le plus proche de la mine en question. Calme plat, étonnement du bistrotier de voir débarquer de Lille quatre jeunes gens bien mis (enfin, trois jeunes gens bien mis et moi) qui avaient trop lu Germinal. On a réalisé que tout le monde, ici, s’était résigné depuis bien longtemps la fin du charbon.
Nous avons malgré tout savouré à sa juste valeur cette journée d’ESJ buissonnière, assez peu préoccupés par la remontée de bretelles qui nous attendait rue Gauthier-de-Châtillon.
Quel chieur, mais quel prof. Justesse, précision, concision. Il nous a forgés, le Momo, en une petite année*. Je réalise maintenant qu’il regarde toujours par-dessus mon épaule quand j’écris. Il m’a fait admettre que je mériterai toujours une bonne correction.
* la première, 1983-1984. Je ne sais plus pourquoi il n’était plus là pendant la seconde, quand le souriant et rondouillard Potiron l’a remplacé.

Laure Verneau, 91e
 » Comme dans un roman où l’on présente le héros par ses actions avant de le rencontrer en chair et en os, j’ai beaucoup entendu parler de Momo avant d’avoir la chance de le rencontrer. De courtes occasions, mais intenses : car c’est un homme qui savait faire le choix du mot juste également dans sa façon de s’adresser aux gens. Et surtout, plus que parler, il disait, c’est à dire qu’il racontait des anecdotes qui toujours faisaient sens; sans aucune scorie, sans aucun effet inutile. Brut. Je me souviendrai de la rection de Maurice, tant dans son élocution que dans son élégance vestimentaire. Mes plus sincères condoléances.

Isabelle de Wazières, 58e
Maurice Deleforge est gravé à jamais dans ma mémoire. Rencontré après le bac, dans une période de questions « existentielles », il a su, d’un air sûr, valider ma vocation et me dire où je pourrai le mieux la préparer, avant de sauter dans le grand bain du concours ESJ.
Je venais de perdre mon père, il est devenu sans jamais le savoir, mon père spirituel. Celui qui a donné un supplément d’âme et du sens à mes études préparatoires à l’école « supérieure ».
Si je ne l’avais pas rencontré alors, ma vie professionnelle aurait-elle été la même ?
A chaque fois que je croise la route d’un(e) candidat(e) à notre beau et dur métier, je pense à « Momo ». Et j’espère lui transmettre à mon tour cette force d’y croire et d’y trouver ce bonheur précieux, celui d’aller chaque jour chercher le goût des autres, pour le partager encore et encore.
MERCI

Anne Lanchon, 60e
Momo vient de tirer sa révérence. Nous le pensions éternel. Quelle tristesse !
Il a beaucoup compté pour moi, à un âge où l’on se construit encore. A-t-on jamais fini d’ailleurs ?
Son amour de la langue française, qu’il a porté si haut et que je partageais avec lui, son exigence, qui nous poussait à toujours donner le meilleur de nous-mêmes, sa culture immense et éclectique, son attention aux autres et son humour manqueront à jamais à l’école. Elle vient de perdre son socle. A chaque fois que je croisais des anciens, toutes générations confondues, nous évoquions Momo. Il était notre dénominateur commun.
Une petite anecdote, toute personnelle. Lorsque j’ai passé le concours d’entrée à l’ESJ en 1984, il faisait partie du jury. Et m’a d’ailleurs un peu malmenée, au point que j’ai cru avoir échoué ! Lorsque le jury m’a demandé quelle école je choisirais, en cas de réussite à l’ESJ et au CFJ – l’éternel concurrent – j’ai répondu l’ESJ, « non pas parce que j’estimais que la formation y était de meilleure qualité, mais parce que mon amoureux faisait sa coopération aux Pays-Bas, donc plus près ». Je ne voulais pas avoir l’air de les flatter… et c’était la vérité ! Quelques mois plus tard, à l’occasion d’une fête à l’école, l’amoureux en question – qui est devenu mon mari, et le père de mes trois enfants – était présent. Maurice s’est alors approché de lui et lui a dit, sans que j’aie besoin de les présenter : « je suppose que vous êtes le Hollandais volant ? ». Tout était réuni dans cette apostrophe : son goût des autres, son érudition, la finesse de son humour… et son incroyable mémoire !
Il va nous manquer, mais à son épouse et à sa famille bien plus encore.
Toutes mes pensées vont vers eux en cette triste occasion.

Richard Lavigne, 50e
C’est la peine qui m’a touché, comme tant d’anciens, en apprenant la disparition de « Momo » que nous finissions par penser éternel, encore atelé à la préparation du 100 ème anniversaire de notre, de sa chère École.
Nous savions qu’il nous livrerait encore un petit chef d’œuvre, de son écriture ciselée et de son humour aiguisé, la plume trempée d’une pointe de venin enrobée de beaucoup de tendresse. Le mot, la phrase toujours justes. On savait qu’on s’arracherait l’ouvrage qui ferait date dans la grande histoire de l’École. Il nous connaissait et nous situait dans les promotions. Il gardait le contact avec beaucoup.
Nous avons conservé toute notre vie professionnelle ses leçons qui reviennent souvent à notre mémoire et que l’on transmet à nos enfants et aujourd’hui…nos petits-enfants. Et nous sursautons encore à la formule, à la phrase ou au mot interdits, lus dans le journal, entendus à la radio ou à la télé. Ah, par exemple, ce « décimé à 90% » qui nous valait force trait de stylo rouge ! … et l’explication du pourquoi.
Nous garderons jusqu’à la fin son exemple, sa rigueur enseignée, son verbe, son talent et sa patience d’authentique pédagogue. Il était notre maître et il nous considérait tous un peu comme ses amis. Nous avons simplement essayé d’être ses disciples.

Christian Colcombet, 54e
10 mars 2017. J’apprends la mort, à 82 ans, de Pierre Bouteiller, l’un des ex-piliers de France Inter (oui, oui, celui dont le “bonjour” comme désinvolte qu’il lançait au début de chacune de ses émissions résonne certainement encore à l’oreille de tous ceux qui l’entendaient, à l’époque). À ce moment précis me revint le beau souvenir de l’avoir interviewé au printemps 1980, avec mon condisciple Jérôme Lenfant, en vue de nourrir notre mémoire de fin d’études commun “Parisianisme : essai de définition” (sous la direction de M. le Directeur des études, lequel nous avait suggéré et le sujet, et le nom des incontournables à rencontrer pour le traiter). Et voilà, c’est tout. Quoique…
14 mars 2017. Le téléphone sonne. Au bout du fil, “Maurice Deleforge” dit la voix qu’en même temps je reconnus… 37 ans après avoir quitté l’ESJ. Surmontant ma surprise de l’entendre, peut-être un brin trop solennel mais chaleureux, je dis à son propriétaire : “Je ne compte plus les occasions qui m’ont été données, depuis toutes ces années, de faire votre éloge, en différentes occasions, devant maints interlocuteurs. Chacun a en mémoire un ou plusieurs – mais rares – professeurs qui l’a ou l’ont marqué ; comprenez que, me concernant, vous en fîtes et en faites partie !” Il me remercia rapidement, crois-je me souvenir, mais surtout il me donna le motif de son appel : la mort de Bouteiller laquelle, donc, lui avait remis notre “mémoire” en… mémoire et, apparemment, dicté l’urgence du dit coup de fil. La boucle était bouclée. Quoique…
Au moment de raccrocher, M. Deleforge me demanda mon adresse en vue de me faire parvenir, sans m’en dire davantage, “un petit envoi“ (sic). En suivant, je reçus “Labaobou”, splendide “chronique des Deleforge par l’un d’eux” ainsi dédicacé : “Pour célébrer et dater les retrouvailles prévisibles peut-être, imprévues à coup sûr, de Christian Colcombet et Maurice Deleforge en hommage posthume à Pierre Bouteiller précieux entremetteur”. Fin de l’histoire. Quoique…
Alors, ouvrant “Labaobou” au hasard – au hasard, je vous le jure –, cinq mots me happèrent littéralement, quatre courts, un long : “Enfin le pied respire, [virgule] inoubliablement. [point]”. Lisant cela – ou, plutôt, c’est entré par mes yeux dans ma tête tout seul, sans faire exprès ainsi que l’aurait certifié le regretté Cavanna –, tel un Perec, je me souvins alors de la voix éclatante de “Momo”, debout derrière ses lunettes, au rez-de-chaussée boulevard Vauban, scandant une forte phrase de ce tonneau, y compris les mots de ponctuation ici écrits entre crochets, bien entendu. Histoire de nous faire mesurer comment “donner à voir”, comme il nous exhortait. Ah ben, impossible de ne pas les VOIR, ces grolles opportunément délacées, et même de n’en pas respirer le fumet, non ?
Cher Monsieur Deleforge, vous concluiez votre carte par un “Quel bonheur ce 14 mars !” Je partage ! Encore merci mille fois pour vos conseils d’antan.

Hacène Ouffar
Il est évident que je n’ai pas gardé les moutons avec Momo ( pour la simple raison qu’ il était antique alors que moi je fus à peine médiéval !). Pourtant, je me considère très proche de ce patriarche qui ne trichait jamais.En effet, il considérait tous ceux qui – pour une raison ou une autre- avaient frôlé les murs de l’Esj comme un des siens. Et j’en fais indéniablement partie…
Dors bien Momo…
Maurice Deleforge

Maurice Deleforge

Denis Berthu, 51e
Maurice M.Les étudiants d’aujourd’hui ne doivent probablement pas se sentir très concernés par un professeur d’un autre temps. Je voudrais les inviter à faire preuve de curiosité…
Maurice Deleforge avait déjà ce style IIIème République lorsqu’il accueillit, en octobre 1975, les étudiants de la 51ème promotion, au 64 boulevard Vauban, à Lille.
Entre les lieux exigus, la peinture défraîchie, le mobilier usé, le Télex AFP sous l’escalier, le studio maquettes à la cave, etc. et l’allure (déjà) vieillotte du Directeur des Etudes, nous avons eu du mal à imaginer que nous avions rejoint la 1ère Ecole de Journalisme de France.
Pourtant, Maurice Deleforge devait se révéler un Maître. Etonnamment intemporel. Et donc, étonnamment moderne. Il nous a écoutés avec patience, respectant les points de vue les plus extrêmes, voire les plus fumeux, considérant chacun de nous comme un génie en herbe, si nous voulions bien lui faire le bonheur d’écrire nos copies en français.
Pour cela, il nous a prodigué ses conseils, ses astuces, ses recettes, ses secrets. Sans doute les a-t-il confiés aussi aux promotions suivantes. Tant mieux.
Alors, quand en 2013, les anciens de la 51ème ont évoqué entre eux l’idée de faire une surprise à Momo pour son 80ème anniversaire, nous nous sommes étonnés nous-mêmes de nous retrouver si nombreux. Ce fut l’occasion, autour de lui, d’un mémorable dîner à Lille, avec des étudiants venus de toute la France… ce dont témoigne une plaquette.
Depuis la création de l’Ecole, Maurice Deleforge est certainement la personnalité qui aura marqué le plus grand nombre de promotions de journalistes (cf. les témoignages sur le site de l’ESJ).
Son combat permanent pour la défense et la promotion de la langue française est plus que jamais d’actualité.
C’est pourquoi il est et devrait rester un bel exemple pour les promotions à venir.

Bernard Soulé, 40e
Il n’avait pas 30 ans ni de barbe, on ne l’appelait pas Momo. En ce jour de rentrée 1959, est monté sur l’estrade « Monsieur Deleforge », professeur principal et de français- latin de Seconde C au lycée Saint-Pierre de Lille.
A notre quarantaine d’ados pas toujours dégrossis, il a ouvert un univers. Déperruqué les grands auteurs, montré comment lire un dictionnaire, fait vivre la surdité de Ronsard et son amour pour les 13 ans de Cassandre. Il a traduit Rabelais (« Panurge ne dit pas c’est bien chien chanté, mais c’est bien chié chanté, nos livres ont des pudeurs de gazelle », établi que Mozart était notre contemporain et le latin une langue vivante. Et même cité Claudel (Claudel, j’ai bien dit). La Renaissance fut pour nous mieux qu’une seconde naissance. Par son enthousiasme, Maurice a bouleversé nos vies. Au point que j’en ai fait deux, de Seconde.
Deux ans après, entrée à l’Esj, sous l’autorité du jeune père de famille qui cornaquait sans faiblir trois promotions de 45 à 60 étudiants et se proclamait non-journaliste tout en nous apprenant à écrire pour être lus (ah cette commande de « Choses vues rue Pharaon de Winter » !). Quelques années après, convocation par Maurice pour initier les étudiants à la radio. Puis le privilège de le côtoyer, lui inamovible directeur des Etudes, moi de la Formation permanente.
Pour terminer nos vies professionnelles (ce fut sa seule infidélité à l’Ecole qu’il aimait), il est venu nous aider à créer la filière de formation initiale IPJ-T et ouvrir des jeunes bacheliers aux richesses de la langue française. Pour le simple plaisir de transmettre. Ou plutôt de partager.
Avec Alain, Brassens et le Frère Louis, Maurice m’a tout appris. Quelquefois sèchement, toujours avec affection et respect. C’était mon maître. C’est mon ami.

Philippe Cazal, Narbonne, 52e
J’apprends avec tristesse, par Le Monde, le décès de Maurice Deleforge. Une tristesse relative : le croyant qu’il était voyait la mort avec beaucoup de sérénité et s’employait avant tout à vivre selon ses convictions.
Journaliste (à L’Indépendant puis au Paysan du Midi, maintenant retraité), je n’ai jamais oublié ses leçons, écrire simple, court, concret, compréhensible. Elles ont toujours constitué la base de mon activité professionnelle.
Il m’avait épaté en lisant mon mémoire de fin d’études, en lecture rapide, en cinq minutes. Et je lui avais fait confiance, je savais qu’il en avait vu l’essentiel. Ce qui m’a donné envié de me former à la lecture rapide.
Mais c’est son humanisme qui m’a le plus marqué.
Permettez-moi de me joindre à vous pour lui rendre hommage.

Dominique Courdier, 58e
Tant de jolies choses ont déjà été écrites, depuis l’annonce de son décès, sur l’amour de la langue et la passion du mot juste de Maurice Deleforge.
Je souhaite ici rappeler sa fibre sociale : moi qui en ai bénéficié, je n’ai jamais oublié le soin qu’il prenait à distribuer les piges commandées à l’ESJ aux étudiants qui, financièrement, en avaient le plus besoin.
Reconnaissance éternelle donc à celui dont le court surnom résume si bien ce qu’il était et a voulu transmettre tout au long de sa belle vie : merci « Mot-mot » !

Pascal Jalabert, 60e
L’apprentissage de l’écriture journalistique est une chose trop sérieuse pour être confiée (uniquement) à des journalistes. L’ESJ l’a compris avant tout le monde. Elle a privé les étudiants de la « catho » de Lille du prof de français Maurice Deleforge au début des années 1960. Grâce à cette bonne idée, quatre générations de journalistes ont appris à donner à voir, à écrire pour être lu, à débusquer le mot juste. Ecrire, cela s’apprend. Avant Maurice Deleforge, que personnellement j’ai toujours eu du mal à appeler Momo, je l’ignorais. N’oublions jamais que si un ciel est gris, il suffit d’écrire « le ciel est gris ». f

Joël Aubert, 41e
Un simple souvenir mais merveilleux: ce voyage à Amsterdam avec l’étudiante Annie Saelens qui allait devenir Annie Aubert, dans le véhicule de Maurice et de sa chère épouse
Je me promets de faire un détour prochain depuis ma Gironde à Lamonzie-Saint-Martin où elle a trouvé le repos éternel

Pierre Mauchamp, 63e
Désolé Momo (jamais je n’oserai vous appeler Maurice), on ne peut se résoudre à juste écrire « Momo est mort ». Car ses leçons continuent à vivre en chacun de nous.>

Denis Daumin, 58e
Avant de dire au revoir, remercier.
Juin 1984, la 58e, piaffante et scintillante, clôt sa parenthèse
lilloise sur un banquet. Scène de la peinture flamande, des chants
jaillissent salués d’applaudissements tandis que défilent les mets et
les flacons.
Vient l’instant de séparer, effusions, échanges d’adresse et promesses
solennelles. Maurice Deleforge se tient sur le seuil, lasérisant cette
cuvée. Il nous a reçus deux ans auparavant, il nous raccompagne. Pour
avoir bordé quelques dizaines de vendanges, il sait et voit déjà.
Celle-ci éblouira en vin de dessert, après quelques années de fût
celui-là pourrait être parfait…
Je m’ approche pour lui dire ce que je lui dois, ce qu’il incarne.
Je fais vite et trop, je m’ embrouille. Le visage, l’âme, le feu
entretenu, l’almus pater de cette maison, bref, « l’Ecole, c’est vous
». La main-étau se resserre sur mon bras. « Elancez-vous, Daumin,
gonflez les voiles ! Et n’oubliez pas , mot de passe : Monmerqué »
faisant ainsi référence à un personnage de Georges Duhamel auquel il
m’associait. Trente-quatre ans durant nos échanges ont rituellement
porté cette estampille.
Mon passeport sur cette drôle d »île Maurice, presque un nom de guerre.
C’est une médaille invisible que je porte à la boutonnière désormais.

Philippe Tabarly, 45e
La dédicace de mon « papier » n’est qu’un bien modeste hommage, au regard d’une grande dette née d’avant mon entrée à l’Ecole (rendez -vous en février 1970 alors que je m’interrogeais sur l’opportunité de passer ou non le concours). Maurice m’a ensuite « débauché » comme intervenant dans elks année s 1980-1990, lorsque j’ai commencé ma carrière dans les institutions, puis au conseil de l’Ecole en l’an 2000 si je me souviens bien, en tant que personnalité qualifiée « Europe ». J’y ai siégé 10 ans avant de m’étonner de ne plus recevoir de convocations ni d’informations, et d’apprendre alors que, pour je ne sais quelle raison, je n’en étais plus membre, en vertu d’un de ces procédés mystérieux comme l’Ecole en a l’art et le secret .
Maurice, que j’étais allé saluer à Godewaersvelde 2 fois, et qui m’avait fait l’amitié de venir y assister à une de mes conférences, était mon dernier lien avec l’Ecole. Je suis donc, avec l’imparfait du subjonctif, l’un des grands orphelins de sa disparition !

Maurice Deleforge

 

 

Père Alexis Dembele, 66e
Mes pensées et mes prières pour Monsieur Maurice Deleforges. Paix sans fin pour lui. Reconnaissance renouvelée du Mali et des Africains « moulus et tamisés » à l’ESJ pour être toujours les meilleurs de leurs générations.

Soizic Bouju, 64e
Septembre 1998
Je monte les escaliers de la rue de Gauthier de Châtillon à pas lents. Dix ans après avoir été son élève, j’aborde l’invraisemblable moment de succéder à Maurice Deleforge. Nous fûmes plusieurs, j’en suis sûre, avant et après moi, à avoir embrassé la fonction de Directeur des études, avec pour seul poids cette irréelle vérité : ne pouvoir espérer qu’être un peu à la hauteur de sa droiture, et de sa fidélité à l’école. Elle était son royaume, son chemin, j’ose dire sa maîtresse mais aussi son enfant.
Dans ce bureau qui fut le sien et où nous nous retrouvâmes bien vite, il me livrait de jolies anecdotes et des conseils jamais poussiéreux. Il repartit ce jour-là, avec malice et grattant sa barbe : « Je ne suis pas inquiet, si les petits cochons ne vous mangent pas, vous irez loin, et bien ». J’ai tourné cette formule, cher Maurice, de nombreuses fois en me demandant bien qui pouvaient être ces dodus roses à queue en tire-bouchons. Et compris très vite que jamais ils ne seraient les étudiants de l’école. Votre esprit n’était jamais chagrin. Nous ne le sommes pas, non plus, aujourd’hui.

Francis Martinet, 40e
« Françoise et Maurice dans le parc Marguerite Yourcenar au mont Noir, le 18 mai 2014
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
Arthur Rimbaud
Lu par Maurice en 1959 à ses élèves de Seconde »

Maurice Deleforge

 

Jean-Pierre Stroobants, 52e
Nous nous sommes retrouvés récemment à l’ESJ pour une réunion d’anciens et je ne vous ai pas dit ce que j’aurais dû vous dire. Parce qu’à vous voir, je pensais que nous aurions bien le temps, puisque vous étiez immortel.
Alors il est temps de vous écrire que grâce à vous et quelques autres le p’tit Belge sans relation et sans expérience que j’étais lors de mon entrée à l’ESJ a pu réaliser l’un de ses rêves.
Vous m’avez fait suer avec vos exercices à la c… sur les conseils municipaux, les journées à la piscine ou des pièces de théâtre qui m’endormaient. Vous avez tempéré mes emportements, mes citations de philosophes méconnus et mes pseudo analyses politiques tranchantes. Vous m’avez beaucoup agacé, énervé, Momo – j’ose! – mais, au fil du temps, j’ai appris votre humour, votre fidélité, votre bienveillance.
Au revoir, cher Maurice, et, puisque vous y croyez, bon séjour au paradis de la langue et du journalisme.

Patrick Pépin, ancien directeur général de l’ESJ (1991-1997), Ancien d’honneur
Me parlant de son métier de directeur des études, Maurice Deleforge avait l’extrême modestie de me dire au sujet des journalistes : « Vous savez, les meilleurs nous les avons fait malgré nous ». Il expliquait aussi que s’il avait eu à exercer cette même responsabilité dans une école d’horlogerie, il l’aurait pratiqué à la virgule près comme celle mise en oeuvre à l’Ecole. Bref, il se vivait comme un artisan de la pédagogie. Il y avait dans ces deux affirmations un brin d’ironie mais aussi la caractéristique de ce qu’il transmettait puissamment à tous les impétrants : celle de l’exigence quotidienne d’une orgueilleuse humilité, source de rigueur professionnelle et de respect de la langue française. Derrière le mot juste se cachait l’essence du métier.
Ce n’est pas lui qui m’a appris à écrire, je n’ai pas eu la chance d’être son élève, ni son disciple. Ce qui explique que pour moi, il n’a jamais été Momo. En revanche de façon saugrenue, surprenante, improbable -certains pensaient même impossible- est née entre nous une amitié de tous les instants durable, fidèle et complice. Pour moi, il était donc : Maurice.
Ensemble, au quotidien, nous avons porté l’Ecole. Nous avons poursuivi le travail entamé depuis la naissance de l’Esj, et l’avons faite grandir dans une alliance de tous les instants chacun dans son rôle et dans une harmonie jamais proclamée, mais réelle. Efficace.
Tout ceci pour affirmer que Maurice était beaucoup plus qu’un grand prof de Français. Plus qu’un super Directeur des études. Plus qu’un amoureux de ce qu’il appelait la littérature vicinale et qu’il pratiquait avec talent. Plus qu’un pédagogue très doué. Il était un homme d’un autre temps, de ceux qui patiemment laissent une trace puissante sur leur passage sans se soucier de notoriété, même si l’admirations qu’on lui portait était une gourmandise dont il ne se rassasiait pas. Maurice pouvait être vif, incisif, cassant. Jamais injuste, car derrière une moquerie ou un bon mot dont il avait du mal à faire l’économie il y avait toujours le souci de l’autre. De son intégrité et de sa singularité. Voilà à l’évidence la définition d’une « belle personne ».
Même lorsqu’il n’était plus aux manettes, la marque de Maurice irriguait toujours l’Ecole. Il m’étonnerait que cette trace s’estompe de sitôt. Intangible Maurice Deleforge.

Ibrahim Ali Ahmed, 67e
« Adieu mon ancien directeur des études à l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille Maurice Deleforge décédé à deux jours de ses 85 ans le 15 octobre 2018.
Momo comme l’appelaient affectueusement depuis ses 34 ans en service par des milliers d’étudiants journalistes m’avait chaleureusement accueilli dans cette prestigieuse école en 1991. Ce professeur émérite en français m’a beaucoup appris sur ce métier durant mes deux formidables années d’étude. Momo en cours de français et d’écriture c’était comme si vous aviez Bernard Pivot en maître de formation. Quel bonheur. Je n’oublierai jamais le jour où Momo a fait descendre 600 mètres sous terre toute ma promotion pour faire un papier sur l’extradition du charbon dans un vieux bassin houiller de Lille. Il avait le plaisir de nous raconter le courage et l’endurance de ceux qu’ils qualifiaient affectueusement de « gueules noires ». J’ai eu l’outrecuidance de lui lancer devant les étudiants médusés  » vous avez tout à fait raison gueule blanche  » fixant son impeccable barbe blanche. L’homme n’aimait pas encaisser mais il appréciait la créativité et la liberté de ton de ses élèves. « C’est la meilleure qu’on m’a jamais sortie depuis ma prise de fonction dans cette école et je suis heureux qu’elle me soit venue de Djibouti » avait-il dit ce jour-là.
Repose en paix mon maître et que la terre te soit légère. »

Rachel Pretti, 66e
Un cours de français dans un école de journalisme ?
J’ai vite compris avec Maurice Deleforge que c’était tout sauf inutile. Ses remarques et sa façon de parler ont fini de me convaincre.
Je me souviens de sa tête en me rendant mon texte du concours d’entrée (1990) que j’avais décliné sur le thème du minitel rose en pompant Polnareff et Marylou!
On a ensuite appris à se connaître et il est devenu ma référence, la figure qui s’impose quand je pense à l’école.
Pas facile pourtant de lire ses petits mots accompagnant ses vœux de bonne année…
On s’est revu pour l’anniversaire de l’école et il n’avait pas changé. Ou presque.
Je suis sûre qu’il donne des cours au ciel à tous ceux qui n’ont pas eu assez d’une vie pour tout connaître de la langue française.
Mes pensées montent vers lui et mes prières sont pour sa famille et ses amis.

Alberic de Gouville, 54e
« Comme tous les anciens, MOMO restera pour moi LE prof de mes années ESJ. Je l’ai connu boulevard Vauban, les deux dernières années avant que l’ESJ ne déménage et , 40 ans après, grâce à lui, je continue à être extrêmement vigilant en validant des sujets aux expressions toutes faites et aux clichés (« force est de constater »….)
Je l’ai revu ces dernières années lors d’assemblées générales de l’ESJ auxquelles il participait quelquefois et j’ai été impressionné par son incroyable mémoire : il se souvenait de moi mais aussi de tous les étudiants de ma promotion, pourtant lointaine, la 54ème…… »

Isabelle Ellender-Lemaire, 63e
On l’appelait Momo et pourtant, on le respectait. On le craignait aussi. Exigeant, il nous forçait à toujours chercher le mot juste, à éviter le piège grammatical, à chasser l’expression paresseuse. J’étais son élève il y a trente ans (!), j’ai rencontré peu de professionnels qui maîtrisaient la langue comme lui et il m’arrive encore de penser à ce directeur des études déjà atypique à l’époque. Ces citations me reviennent et me font sourire ce soir : « J’en vois qui ne sont pas là » (pour expliquer, si ma mémoire ne me fait pas défaut, l’oxymore?). Ou « vous vous coucherez moins bête ce soir ». Mais ce soir, on se couchera plus triste.

Katia Renard, 63e
La première leçon de Momo a été, bien avant l’écriture, l’humilité de notre métier. Je me souviens de son entrée dans la salle de cours avec un poisson. En l’emballant dans du papier journal, le professeur aux allures de Grand Stroumpf nous résumait en un geste la destination de tout ce que nous allions produire. Inutile alors de rêver passer à la postérité. Pour autant, le destin de nos écrits ne devait pas nous soustraire à l’exigence de l’écriture et à la quête perpétuelle du mot juste. Pour nous apprendre à aller pêcher justement ces mots nécessaires à l’expression exacte de notre pensée et à la description fidèle de la réalité(pour « donner à voir ») , monsieur Deleforge nous avait envoyés dans une quincaillerie récupérer un objet au nom improbable et mystérieux ! Je me souviens de sa fierté, et de sa malice, le lendemain lorsqu’il nous rapportait le tableau planté de clous sur lesquels étaient accrochées nos emplettes. La leçon était simple et pourtant si efficace : nommer les objets. Mais aucun d’entre nous n’en était capable, à part peut-être celui qu’on avait soi-même acheté en notant précieusement le nom et la fonction soufflés le quincaillier.
Aujourd’hui, cela fait près de 30 ans que je suis journaliste de presse écrite. Trente ans que je suis fière d’avoir été l’élève de ce grand monsieur.
Au-revoir monsieur Deleforge et merci.

Jean-Yves Ruaux, 50e
Peut-être, quelque part, au fond d’une armoire, au logis d’un membre de la dynastie des Momo, existe-t-il encore une nappe sur laquelle ma signature a été brodée avec des dizaines d’autres dans les années 70. Momo-l’homme de marbre de la mémoire écrite. Les relations avec le patriarche, encore quadragénaire en 1974, avaient débuté dans le rugueux avant de devenir proches. D’où ce « déjeuner-autographe » dans sa maison, à Marcq-en-Baroeul (?). Il y avait eu aussi des journées partagées, l’été 1977, à l’austère jésuitière de Sarlat, avec magrets, cèpes, pommes de terre sautées et travail sur le mémoire de fin d’études. Maurice participait à une session de chant choral. Momo le lettré enraciné à voix d’airain. Puis, il y eut des retrouvailles au fil des ans, de ses livres et de ses invitations. En 2002, déjeuner printanier puis promenade dans Lille avec mon complice Jean-Charles Gaté (50°). Momo se remettait avec énergie d’une lourde opération. Le train du retour nous apprenait le décès de la mère de Jean-Charles. Un automne, une décennie plus tard, Momo était venu nous chercher en gare de Bailleul pour une journée à Godewaersvelde. Collation d’automne à l’auberge du Mont-des-Cats, bière, Potje vleesch, puis voyage-souvenir ESJ dans les albums de Momo. Sur le banc, Gaté assis d’un côté de notre mentor, moi de l’autre, à sa table. Un jour, je lui avais envoyé Goodbye Mister Chips, le roman de James Hilton. Le charisme modeste d’un prof de lettres classiques, son implication désintéressée, avaient sauvé son vieux collège en péril de guerre. Momo raconté aux Anglais. Le dernier échange avec Maurice avait été un coup de fil en mars 2017. Pour lui annoncer le décès prématuré de Jean-Charles. C’est pourtant avec lui que j’aurais aimé venir dire Goodbye à Mister Momo. En enfreignant la consigne, bien sûr.

Joanna Pruszyńska-Herman, 66e
Sa lettre du 3 juillet 2015 se termine par cette phrase: “Une vieille amitié est d’une saveur incomparable”. Cette amitié, je ne l’ai pas méritée. Mais c’est bien vrai, je n’arrive pas à imaginer ma vie, la vie de notre famille, sans Monsieur Momo. Mes enfants, le connaissent si bien même s’ils ne l’ont jamais rencontré. Pas de vacances sans une carte envoyée à Monsieur Momo, pour le simple plaisir de partager avec lui, de lui faire savoir ! Je n’arrive pas à imaginer prochain Noël, Pâques, l’anniversaire de mon mariage, l’anniversaire de mon fils, (et même l’anniversaire de mon “pèlerinage” a Lille de mai 2016), sans ses lettres, tant attendues (accompagnées de photos, coupures de la Croix, avec – toujours- des timbres surprises soigneusement choisis). Je les lis et relis maintenant, en me rendant compte, et ça n’est pas pour la première fois, combien j’étais chanceuse d’avoir connu Maurice Deleforge. Mon Professeur, exigeant et intimidant, puis mon Ami. En avril 2001 il est venu à Varsovie, avec son épouse Françoise. Monsieur Momo à mon mariage! Invraisemblable! En m’offrant alors “La nuit derrière nous”, un recueil de ses nouvelles, il m’a rappelé mon devoir de français (de 1990) sur Felix Fénéon et ses “Nouvelles en trois lignes ”… Il se souvenait de tout. Il s’intéressait à tout (même à la grammaire et à la phonétique polonaise y compris les ressemblances de la prononciation du mot “Koniec” (fin) et du “cognac”). Etre professeur de français était, comme il m’écrivait « sa profonde raison d’être ». Mais c’est sa grande culture générale, sa passion de vie, son intelligence de cœur, sa délicatesse, son regard attentif, sa sagesse qui faisaient de lui un grand Personnage de la Renaissance. Si complexe et si simple, si proche à la fois.
« Ne vous inquiétez pas trop pour votre fils – m’écrivait-il dans sa lettre du 5 septembre 2012, beaucoup de grands hommes politiques, artistes en renom, chefs de guerre, journalistes talentueux ont été des adolescents insupportables. Vous n’avez qu’une chose a faire: PATIENTER ».
Aux moments difficiles, je me répète le poème de Paul Valéry que Monsieur Momo, ce grand consolateur, m’avait envoyé un jour :
« Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr ! »

MAURICE DELEFORGE

MAURICE DELEFORGE

MAURICE DELEFORGE

Gérard Ponthieu, 41e
Maurice Deleforge. Le maître, l’ami, le frère
Un maître, un ami, un frère. Il était tout cela, à mes yeux comme à mon cœur, le Maurice, mort ce 16 octobre, à la veille exacte de ses 85 ans. Maurice Deleforge, directeur des études durant 40 ans à l’ESJ de Lille. Autant dire directeur de fait, tant il avait animé – donné un souffle, une âme, donc – à cette École supérieure de journalisme qui pouvait ainsi se prévaloir, en effet, d’une certaine supériorité. Non pas au sens aujourd’hui frelaté d’une forme d’« excellence de palmarès », pas du tout, mais d’un lieu d’apprentissage à la manière des compagnons, c’est-à-dire avec le souci de transmettre non seulement les gestes d’un métier, mais le sens par lequel ces gestes prenaient toute leurs valeurs. En somme, élever le journalisme au-delà d’une technique. Je ne sais si, de nos jours si troublés et empreints de technologie, cet héritage s’est trouvé préservé dans la formation et l’exercice du métier d’informer.

Marc Tronchot, 56e
Il restera mon Maître et il était devenu un ami. Une belle personne, un érudit, pétri d’humanité. Un ennemi de la sottise, un adversaire farouche de tout ce qui réduit la pensée. Un amoureux de la vie dont il prenait soin comme d’un jardin. Et un éternel jeune homme que la mort n’impressionnait pas. Mais à laquelle il semblait se préparer, presque sereinement. Il y a quelque temps, il m’avait envoyé un colis contenant quelques livres de sa bibliothèque. Il les avait choisis en fonction de ce qu’il savait ou pressentait de moi, et il en avait appris beaucoup sur ma personne avec le temps. Maurice, à ma connaissance, avait agi de même avec d’autres anciens. Sa façon de s’inviter dans les générations qui suivaient la sienne. Sa manière de commencer à partir après s’être s’assuré que rien ne serait perdu ou que tout serait en de bonnes mains. Avec tact mais exigence, comme d’habitude, il m’a donc confié un peu de lui même. Après m’avoir « demandé » l’hospitalité. Pour quelques uns de ses chers livres. Qui sont aujourd’hui désormais parmi les plus précieux de mes biens. Sa façon, en tirant prétexte de ranger sa « chambre d’amis », pour reprendre l’expression qu’associait Tahar Ben Jelloun au mot « bibliothèque », de se disperser pour être sûr de rester avec nous. Jusqu’au bout, Maurice aura été un passeur magnifique.

MAURICE DELEFORGE

Patricia Dormal, permanent de l’Ecole de 1978 à 2012
Triste nouvelle que le décès de M. Deleforge.
Je l’appelle par son nom car je n’ai jamais osé l’appeler “Momo”.
Arrivée toute jeune à l’ESJ en juin 1978, j’avoue que cet homme m’impressionnait beaucoup. Je l’ai vouvoyé, appelé par son nom de famille et j’ai gardé cette habitude.
Nous avions tissé des liens très étroits. En effet, il se nommait “Maurice”, mon père aussi, il était loossois, moi également, c’était de bonne augure.
Il a marqué fortement mon passage dans cette Ecole que nous aimions tant tous les deux. J’appréciais son caractère bien trempé (même si nous avons eu nos petites disputes), son langage châtier (mais parfois je devais utiliser le dictionnaire pour connaître le vrai sens de certains mots), son ironie, son aisance devant n’importe quel public. Grâce à lui, comme bon nombre d’étudiants, je fais un peu moins de faute d’orthographe, je m’intéresse à l’actualité, je choisis mes timbres en fonction du destinataire. En revanche, je n’ai pas sa mémoire infaillible. Il n’avait pas son pareil pour retrouver un nom, une anecdote, une amourette, un détail, c’était réellement un être hors du commun, et je suis fière d’avoir été à ses côtés pendant tant d’années.
A cause de moi, disait-il, il ne ferait pas de progrès en informatique car j’étais son ordinateur. Je déchiffrais assez facilement sa petite écriture serrée pour la transcrire en texte “tapé” et il était ravi, voire amusé, de m’aider quand je butais sur un mot “illisible” qu’il n’arrivait pas toujours à déchiffrer lui même !
Vous me manquerez, vous nous manquerez, même si je suis persuadée que votre nom restera gravé dans les mémoires de centaines d’étudiants qui ont eu la chance de bénéficier de vos bienveillants conseils.
Pour une fois je me permets de dire “Au revoir Momo”

Jean-Paul Brobeck Ancien professeur de photographie ESJ Lile
Chaque coup de fil commençait après les mêmes mots :
– Bonjour, ami Maurice.

Chaque coup de téléphone se terminait avec le même rituel :
– Si l’un de nous meurt, il prévient l’Autre pour qu’il ne téléphone pas pour rien.

Avec le temps, cette façon de procéder était devenue un véritable rituel, éculé, mais combien sécurisant.Nous n’avons jamais enrichi les opérateurs téléphoniques, car nous nous téléphonions de deux ou trois fois par an, mais ce qui compte, c’est que chaque fois, nous avions des choses importantes à nous dire, chaque fois, nous reprenions la conversation que nous avions posée là, juste le temps de quelques semaines, de quelques mois parfois. J’avais fait la connaissance de Maurice, pardon de Monsieur Deleforge, le jour où je suis venu frapper à la porte de l’Ecole supérieure de Journalisme de Lille pour offrir mes services de professeur de photographie. J’étais venu m’installer à Lille, loin de mon pays natal alsacien, pour donner un nouveau départ à ma vie. Monsieur Deleforge m’avait accueilli dans son premier du premier étage. J’étais très impressionné par sa barbe blanche et sa façon de parler. Il m’expliqua par le détail, la façon dont les étudiants apprenaient la photographie et me questionna sur l’originalité de ma méthode. Mes réponses durent certainement le convaincre car je fus chargé de l’enseignement de la photographie de presse pendant plus de quinze années consécutives. Maintenant, je peux vous le dire : ce furent les plus belles années de ma vie. Et puis, les années passées à donner notre savoir nous rapprochèrent et Monsieur Deleforge devint l’ami Maurice. Un jour, Maurice annonça qu’il se retirait de la direction de l’Ecole. Il quitta le grand bureau au sommet de l’escalier pour s’installer dans une pièce plus intime là -bas au fond du couloir. Des étudiants espiègles collèrent une étiquette sur la porte de ce nouveau bureau. On pouvait y lire, en lettre joliment calligraphiées : bureau de Sam Suffit ! J’officiais le mercredi du matin au soir et chaque mercredi, quand je fermais la porte de mes laboratoires, je prenais un grand plaisir à aller montrer les photographies réalisées par mes étudiants à mon ami Maurice. Que de confidences partagées. Que de problèmes réglés grâce à la complicité qui s’installa entre nous. Maurice me fit l’honneur de venir me soutenir le jour où j’ai fêté mes quarante ans. Il faisait froid en ce jour de janvier, très froid même. Le givre avait alourdi les fils électriques qui finirent par tomber et le chauffage de ma maison gela. Nous avions passé plus de quarante heures, un collègue cuisinier et moi, à préparer ce qui est devenu le plus grand repas de ma vie. Les plats étaient prêts, mais voilà , le chauffage était tombé en panne. Le gel avait fait éclater les tuyaux et c’est fatigué par le travail de cuisine, que j’ai passé toute une partie de la nuit à refaire les soudures dans le grenier sous l’œil amusé de la laine de verre qui s’amusait à me gratter. Le matin même, j’ai pu confirmé à mes invités que le repas aurait bien lieu. Et Maurice était venu au grand plaisir de mes autres amis. Un jour, il passa dans mon bureau et comme j’avais oublié de le ranger ; il jeta un coup d’œil sur quelques pages manuscrites. Ah, c’est vous qui écrivez ces textes ? Permettez-moi de vous les emprunter» Quelle ne fut ma surprise, quand, le mercredi suivant, Maurice me remit un exemplaire du journal la Croix Dimanche dans lequel un de mes textes était en bonne place. «Je compte sur vous, pour continuer» Et c’est ainsi que Maurice m’avait ouvert les portes de la Croix Dimanche et de Panorama qui publièrent régulièrement les textes d’un certain Aloïs Chambol qui ne m’était pas totalement étranger. Et puis un jour, j’ai eu la mauvaise idée de traverser la rue là-bas à Dunkerque, juste devant ma maison. Le chien d’une personnalité du microcosme local m’attaqua et me fit tomber. Une voiture arriva et, en tentant de me relever, pour ne pas être écrasé, mon dos me fit souffrir et je retombai. Je fut opéré d’urgence 18 jours après l’agression et l’on me fit vite comprendre que l’opération avait échoué et que je reste handicapé. Cette année-là je ne fis pas ma rentrée à l’ESJ. Et puis, un jour, c’est le mal du pays qui remporta la bataille et je décidai de retourner au pays de mon enfance. Croyez-moi, c’est vrai ce que l’on dit. On pleure deux fois dans le Nord : à l’arrivée et au départ. Mais notre amitié, entre Maurice et moi, non seulement survécu à la distance, mais il me semble bien qu’elle se renforça. Nous avions tellement de points communs à commencer par «le respect du gamin», le respect de celui qui vient suivre en toute confiance nos cours. Il nous arrivait bien souvent d’évoquer «nos anciens» celles et ceux qui ont saisi le flambeau pour continuer à le transmettre. Il nous arrivait de nous appeler pour partager la réussite de l’un d’eux. Alors, nous nous réjouissions en nous comparant à des « petits Poucet » qui avaient donné un sens à leur vie en semant derrière eux, de petits cailloux blancs. Sans tambours ni trompettes, sans palmes académiques, ni même une rosette. J’ai rencontré physiquement Maurice, pour la dernière fois, chez lui, là-bas, route des Monts des Cats à Godewaersvelde, le jour où le mal du pays m’a fait voyagé dans l’autre sens. Nous avons passé une heure entre ami. Maurice nous a offert à mon épouse et moi un Chuche Mourette et puis, Maurice nous a raccompagnés et je garderai l’image de cet homme avec sa barbe blanche. J’étais trop ému pour faire une dernière photographie de Maurice devant sa maison montagnarde. Alors à défaut de photographie, je garderai de lui une tout autre image, une caricature qui l’aurait certainement fait sourire : celle d’un homme qui porte une petite valise. Dans la valise : toute une collection d’accents circonflexes. Maurice ne pouvait tolérer ces mots qui se promènent nu-tête quand la bienséance veut qu’ils portent (ou portassent) chapeau. Maurice : un des derniers humanistes. Il me manque tellement déjà.
Maurice Deleforge

Philippe Lefait, 53e
J’avais quarante et un an. Lui, avec qui je déjeunais, évidemment un peu plus. Vint un moment où je lui confiais certaines adversités térébrantes (Oui Maurice, chacun ses mots de minuit)
que sait parfois réserver la vie. Il m’avait regardé, sa barbe avait fait silence avant un : « Prochainement vous allez naître, Philippe, je le sais. C’est cela qui vous fait si mal ! » Rien de plus, rien de mieux.
Cette figure, « mon maître » (expression si datée mais ici si juste), dont il m’a toujours fallu déchiffrer, comme tout le monde, les lettres qu’il m’adressait, me faisait ce jour de 1996 cadeau
d’un superbe viatique. Merci pour longtemps.

Paul Piret, 51e
On a déjà tout dit du maître à l’ancienne et de sa rugosité bienveillante (exemple d’oxymore dont il appréciait autant la rareté du mot que le paradoxe de sa signification). A-t-on assez insisté sur la fidélité de Maurice Deleforge, nourrie par une mémoire hors normes et sans égale ? Sous les yeux, un précieux objet me la rappelle en permanence. C’est l’une de ces cartes « Pas un jour sans une ligne », fantaisie typographique sur un propos de Zola, qu’il distribua avec un plaisir gourmand à maints étudiants de l’une ou l’autre génération. Au verso, mon exemplaire est encollé d’une coupure de presse annonçant la publication d’une anthologie de textes politiques d’André Malraux. Elle est flanquée d’une dédicace aujourd’hui presque effacée, tracée de cette petite écriture reconnaissable entre toutes à défaut d’être toujours aisément déchiffrable : « 20 ans déjà ». Eh oui, en 1997, c’est lui qui me faisait mémoire de ce mémoire sur Malraux et le journalisme que j’avais pu commettre deux décennies plus tôt sous son autorité exigeante, méticuleuse, passionnée – bref, inestimable.
Bien plus tard, j’eus l’occasion de lui confier que cette carte ne quittait pas le sous-main de mon bureau. Il eut la délicatesse de s’en déclarer ravi ; et, bien sûr, prit soin de s’en souvenir. Aussi, au Nouvel An 2015, m’envoya-t-il l’un de ses derniers exemplaires, vierge cette fois, assorti de cette recommandation : « Vous l’enverrez à qui vous voulez ou vous ne l’enverrez pas ». Je me suis bien gardé de m’en débarrasser, fût-ce un doublon. Désormais, je lui renverrais bien l’exemplaire, à destination aléatoire de cette autre rive où, qui sait, les yeux scintillants et la barbe étoilée, il lui advient de côtoyer ses chers Mozart et Schubert, Sulivan et La Tour du Pin, Péguy et Saint-John Perse.

Gérard Ernault, 42e
SAINT MAURICE
Apprenant sa disparition, par la même occasion j’ai appris qu’il portait une barbe , était habitant de Godewaersvelde et se laissait surnommer Momo(et pourquoi pas Raoul pendant qu’on y est?).
C’est dire si j’ai perdu le fil avec la rue Gauthier- de- Châtillon ,d’autant que je n’y ai jamais mis les pieds, pas plus que je ne les ai posés Boulevard Vauban depuis 50 ans.
« De mon temps »(1965/68), je voyais Maurice Deleforge s’enflammer -avec brio -en son petit théâtre littéraire puis revenir de sa lévitation pour gagner une Direction des études organisée, méticuleuse et discrète. Neil Armstrong redescendu sur terre .
A rebours , comme il me parait jeune , un peu raide de son corps et de ses attitudes, s’essayant au naturel ,et en tous les cas peu porté à disserter sur le Lille Olympique Sporting Club ou Jacques Anquetil (ni même à me demander des nouvelles de l’équipe de football de l’ESJ dont j’étais pourtant capitaine). Et c’est ainsi ,à la vérité, que nous nous sommes peu rencontrés sur nos terrains respectifs, ni avant ni après, avec « Monsieur Deleforge ».
Mais il n’était point besoin de faire ami/ami pour qu’il inspirât déjà « total respect » et que, plus tard, au souvenir de sa carrure naissante ainsi qu’ au spectacle renouvelé de promotions crachant le feu , le soupçon nous traverse qu’il avait participé à faire de l’ESJ tout simplement le meilleur centre de formation de journalisme en France.
L’ESJ, sa vie ,son œuvre . La passion selon Saint Maurice, sans doute